60000 pensées par jour

Comme tous les dimanches depuis une bonne quinzaine d’années, et ce qu’il pleuve , qu’il vente, qu’il neige qu’il fasse beau temps, Hercule se rend à Andancette dans la Drôme pour flâner dans cet immense vide-greniers que vous trouverez presque au tout début de la rue des usines, juste avant le Rhône qui s’écoule paresseusement au pied du Pilat.

Il effectue au pas de charge un premier tour pour tenter de découvrir les bonnes affaires, c’est à dire celles que les antiquaires , les brocanteurs et les collectionneurs chevronnés auront dédaignées. Ceux ci passent de très bonne heure avec leurs lampes de poches et n’attendent même pas que les étalages soient mis en place. On peut les voir tel des chats ou des chiens fébriles près à s’entredéchirer les uns les autres se déplacer en essaim d’un stand l’autre. Ils fouillent avidement dans les cartons, les boites, les sacs et les pochons, animés par un désir inextinguible de tomber sur la perle rare.

Hercule est devenu bien plus tranquille que ces gens là. Aux abords de la soixantaine, il ne se rue plus comme autrefois en quête de trésors oubliés. Et puis, d’année en année il a finit par abdiquer presque totalement. S’il vient là désormais c’est dénué du désir de trouvaille extraordinaire. S’il ne trouve rien, ce n’est pas bien grave, car la ballade hebdomadaire est devenu un exercice, une simple sortie lui permettant de se dégourdir les jambes, de s’aérer. Une fois réfugié dans une habitude on y tient, la répétition remplace l’envie.

Si le premier tour qu’Hercule effectue est surtout dirigé par l’intuition et l’expérience, le second laisse plus de place à la rêverie, à la mémoire, à l’analyse et surtout au renoncement. Il a découvert que ce dernier lui procurait une joie étonnante. Savoir que l’on peut acquérir un objet autrefois tellement convoité et s’en détourner soudain lui est devenu agréable. Agréable comme ces règles, ces structures invisibles que suit le mouvement du monde et que l’on finit par percevoir peu à peu avec le temps. Avec le renoncement justement.

Combien y a t’il d’objets accessibles dans un vide grenier ? Probablement des milliers. Alors revenir à son véhicule sans en avoir pris aucun, en laissant intacte la multitude ou l’abondance était désormais une de ces règles silencieuses qui comme des épices ou des herbes en fin de cuisson relèvent un bon plat.

-Alors Hercule t’as rien trouvé ? Il se contentait d’un mince sourire en haussant les épaules. On ne saurait montrer sa joie de façon exubérante, cela crée des jalousies, des inimitiés il le savait aussi.

Etre le plus discret possible, passer inaperçu était l’une des 60 000 pensées quotidiennes qui occupait Hercule. 60 000 pensées, c’est ce qu’il avait lu dans un magazine en attendant de se faire poser un implant dentaire. Cela lui paraissait d’autant plus ahurissant qu’il avait plutôt l’impression depuis sa retraite de n’avoir plus qu’un nombre extrêmement réduit de préoccupations, faciles selon lui à compter sur les doigts d’une seule main.

Qu’allait-il décider pour ses repas de la journée ? Ferait-il beau ou maussade ? Se rassurer sur les douleurs articulaires habituelles qu’il éprouvait au niveau des reins ou des genoux, consulter le programme TV et se rendre à la boite à lettre pour consulter le courrier.

Pour le reste, il avait renoncé à vouloir retenir le vent.

Ce dimanche un vent glacial s’est levé et l’a surpris, Hercule effectue son périple parmi les stands plus rapidement. Il regarde bien plus le ciel que les objets, un ciel bleu nettoyé de la moindre trace de nuage. Bientôt ce sera le printemps, et tous les vergers alentours retrouveront leurs floraisons roses et blanches. Pêchers, pruniers et cerisiers s’extirperont encore une fois de l’immobile apparence de l’hiver.

Il tourne la clef de contact du Berlingo, passe la marche arrière pour sortir du parking encore tout rempli de ces pensées printanières quand soudain un choc brutal par l’arrière du véhicule le soulève presque de son siège. Quelqu’un vient de lui rentrer dedans, quel con !

La conductrice fait irruption de sa Twingo aussitôt et vient à sa hauteur. Hercule est sonné.

Vous ne pouvez pas faire attention, les rétroviseurs ne sont pas faits pour les chiens!

Lentement le sexagénaire s’extirpe de l’habitacle, il a mal à la nuque et se la tient tandis qu’ils se dirige pour voir l’étendue des dégâts. Un feu stop en miette pour lui avec de la tôle froissée, un phare en moins pour elle et un parechoc qui s’est mis à bailler. C’est alors qu’il la regarde plus attentivement. Soudain la conductrice se calme également.

Hercule ?

Valeria ?

Ils restent ainsi face à face bras ballants en se dévisageant, gomme et crayons du coup d’œil qui cherchent un chemin familier parmi les crevasses les tâches et les rides. Le regard ne change pas tant que ça , le regard reste comme le seul naufragé du désastre.

C’est Hercule qui parle pour les extraire de l’instant suspendu. Mais je te croyais au Brésil ? Jamais je n’aurais penser te rencontrer ici, dans ce bled d’Ardèche aujourd’hui ça alors …. Et au moment où il terminait sa phrase il su qu’il lui mentait, exactement comme autrefois.

Bien sur qu’il y avait pensé, il y pensait chaque jour depuis des années, c’était une de ces 60 000 pensées auxquelles il avait décidé de ne pas accorder une trop grande attention. Des pensées qui peu à peu commençaient à se rassembler au pied des haut murs, au delà des douves de cette fortification qu’il s’était construite, une immense armée pouvait il le constater désormais.

Souvenir d’une enfance

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