Dissonance

La joue appuyée contre la vitre froide, il voit le paysage défiler. Des petits pavillons de banlieue, des cours d’écoles vides, des arbres sans doute taillés de frais et des immeubles des immeubles à l’infini avec parfois une ponctuation mal placée, un espace vert, un supermarché dont l’enseigne clignote ici et là. Avec le RER qui prend de plus en plus de vitesse, la force cinétique rend de plus en plus flou le paysage, tout finit par se fondre en plages simples d’ombres de lumières avec quelques valeurs de gris, condiments importants apparemment pour que la sauce prenne, et qu’il ferme les yeux enfin pour ne plus rien voir.

C’est alors l’ouïe qui prend le relais. imperceptiblement au début, le roulis du train sur la voie, puis s’ajoute les pages d’un journal, d’un magazine que l’on tourne plus ou moins rapidement, avec calme ou énervement. Toussotements, reniflements, moleskine des sièges qui couine sous le poids des corps qui se réajustent sur les sièges, crissement d’un bas de soie, d’un collant lorsqu’on change le croisement des jambes. Tous ces gens dans le même wagon, il a finit par les connaitre sans vraiment les connaitre. Comme une extension qui prolonge le familial vers le familier. Une glue psychique dont il cherche à se décoller en tentant de s’absenter chaque matin en cherchant quelque chose d’insolite, une dissonance susceptible de briser les parois de verre de son ennui.

Enfin vient l’odorat. L’écœurant mélange de parfums, d’après rasage, mêlé à l’odeur de métal chaud et de plastique. qui forme comme la première couche de l’odeur et qu’il se chargera d’explorer plus profondément au cours du trajet, à chaque arrêt où les voyageurs descendront ou grimperont dans la voiture. Des odeurs plus authentiques d’êtres humains, celles de sueur, de pisse et de merde dont il devra avec la plus grande concentration identifier chacune dans le chaos général. Et ce sera évidemment une victoire ensuite d’ouvrir les yeux et de trouver le ou la responsable, la source laissant filtrer autant de messages sur la qualité de son hygiène, de son intimité.

Il ouvrit les yeux et il la vit immédiatement, c »était facile elle était en face. Une dame blonde entre deux âges, mettons un quarantaine bien tapée. Une odeur de fer très prononcée qui s’élevait petit à petit et qui semblait provenir du plancher. Cette odeur il la connaissait bien, c’était l’odeur du sang. Cette femme devait probablement avoir ses règles, et étant donné l’épaisseur, le poids des effluves sans doute depuis la vieille ou le matin même. Elle avait du s’asperger copieusement d’eau de Cologne et le mélange était si insolite, si dissonant, qu’il se détendit enfin.

Il rassembla alors toute son attention pour étudier la femme devant lui. Que pourrait il conserver vraiment qui ne soit pas volatile , susceptible d’être totalement perdu à la fin de la journée voir probablement à l’heure du déjeuner. Il tenta de qualifier son nez, le mot aquilin lui vint presque aussitôt comme une pub, il laissa tomber pour se concentrer plus fort encore sur une narine. Une narine qui palpite, on ne se concentre jamais vraiment beaucoup là dessus, il y avait peut-être plus de chance.

Durant un bon moment il observa cette narine qui devint soudain quelque chose de gigantesque, il aurait juré voir l’air pénétrer par celle ci, aspiré d’une manière impérieuse pour en ressortir quelques secondes plus tard avec tout autant de force. Dilatation et contraction de la narine. Une saine occupation entre Champigny et Joinville le Pont.

La femme en vis à vis était totalement indifférente à son exploration nasale. Elle aussi regardait par delà la vitre et de temps en temps fermait les yeux , semblait dormir. Il décida qu’il resterait concentré sur la narine jusqu’à la fin du trajet s’interdisant absolument de s’atteler à quoique ce soit d’autre.

Parvenu à la gare de Lyon il se leva et suivit la masse compacte des voyageurs que le train vomissait sur le quai.

Il n’eut pas même un regard pour la femme dont il avait prélevé autant d’informations précieuses. Les portes se refermèrent, l’alarme de départ sonna, le train s’ébranla. Il avisa l’escalator et sans doute disparut-il lui aussi comme toutes ces odeurs, ces souvenirs qu’il cherchait à conserver Dieu seul sait pourquoi.

Visage contre une vitre de RER

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