Bastons

Le jour où ce petit connard de Legal se pointa avec sa gueule enfarinée devant moi pour me réclamer son fric, ce qui me déplu immédiatement fut la longue mèche de cheveux bruns qu’il arborait fièrement. Et qu’il rejetait en arrière surtout avec son air hautain Il avait du passer un temps dingue à l’ajuster, avec une raie bien droite sur le coté en vue d’avoir l’air correct , le plus « dans son droit » possiblement qu’on puisse l’être à 14 ans, lorsqu’on est fils de.

Et cette tentative d’intimidation me gonfla à un tel point que je lui balançais directement mon poing en pleine figure sans même prendre la peine de dire un mot. Ce fut à cet instant précisément que j’éprouvais pour la première fois de ma vie quelque chose qu’on pourrait rapprocher de l’intensité d’exister.

Jusque là j’avais énormément enduré et subi je n’étais pas novice du tout en matière de trempes et d’empoignades. Mes parents notamment avaient beaucoup œuvré à mon éducation dans ce domaine. Mais lorsque soudain je devins l’acteur principal, je ne contins plus ma joie ni mon excitation. Je fis carrément faire le tour du grand parc de cette pension où nous croupissions à cet enfoiré. A chaque coup il reculait d’un mètre, je le rattrapais illico presto par sa putain de mèche pour lui en balancer un autre, étudiant avec un sang froid que je ne me connaissais pas, la portée de chacun de mes coups pour comprendre comment démonter le plus efficacement possible sa morgue, le transformer en lavette avérée.

J’avoue que j’y pris gout et par la suite je ne m’embarrassais plus de palabre, on me tenait tête ? pour un oui ou pour un non je réglais presque chaque différent à coup de poing et de savate.

J’adorais cette fébrilité soudaine, cette transe qui me métamorphosait en danseur de Capoeira. Je devenais in petto toute une armée de guerriers vikings, grecs, et africains. Une somme inouïe de mouvements corporels remontant à je ne sais combien de réincarnations successives et à laquelle j’avais tout à coup accès grâce à mon gout tout neuf pour la baston.

Ensuite, que je gagne ou perde n’avait pas vraiment d’importance. Je retombais en moi-même comme un chique, épuisé mais content, soulagé en tous cas d’une incompressible violence, d’une rage prenant ses racines probablement tout au fond des plus noires cavernes dans la plus profonde des peurs, des solitudes.

Les périodes de calme alternaient avec les périodes de baston. Je les recherchais si nécessaire en provoquant de préférence les plus fiers, les plus roués, les plus salauds comme dopé par un alcool fort qui fait jaillir le poilu de sa tranchée en braillant, baïonnette en avant. J’apprenais ainsi à maitriser ma trouille et plus j’y parvenais plus il me fallait de nouveaux challenges.

Et puis un jour j’ai arrêté de me battre. A cause d’une fille, une bonne élève, qui trouvait ballot ce genre de conduite. C’est totalement improductif ce que tu fais, je ne sais pas si t’en rends compte ?

Improductif- ça avait l’air d’être un mot important pour elle. J’ai été voir un dico et ça ne m’a pas enseigné grand chose vraiment. Parce que je ne savais produire que du désordre globalement lorsque j’y repense. Je ne supportais pas l’ordre, pas l’autorité rien de tout cela. Ma production principale était du bordel en barre.

Alors improductif ça me faisait réfléchir. J’ai étudier cette fille de fond en comble je crois pour essayer de comprendre de quelle planète elle venait.

Elle aimait lire et s’intéressait à l’art. Du coup je me suis mis à lire et à m’intéresser à l’art. Et puis je me suis pris au jeu. J’ai lu un tas de livres, j’ai visité un tas de musées. Je n’avais plus de temps pour la bagarre vraiment.

Mais je ne devais pas être équipé convenablement pour survivre sur sa planète. Je ne parvenais pas à comprendre ce qui me manquait et ça me flanquait dans une panique terrible parfois. J’allais errer de longues journées dans cette ville. Il me fallait marcher, bouger durant des heures et des heures pour ne pas succomber au retour de cette rage, de ce désespoir qui revenait soudain par la bande. Evidemment je ne pouvais pas lui casser la figure à cette fille. Ca ne se fait pas et puis je me disais aussi que c’était mon amour, que c’était pour toute la vie, qu’elle serait la mère de nos enfants.

Bref comme je ne pouvais pas me bastonner avec elle, j’ai commencé à rencontrer des femmes, souvent plus âgées, des femmes qui ne me demandaient rien d’autre que ma vigueur, ma jeunesse, ma fougue pour les fatiguer agréablement d’elles mêmes, pour l’oubli.

Tu n’es vraiment pas un battant m’a dit un jour la fille que j’aimais . Je ne sais plus à quelle occasion tellement il du y avoir d’occasions. C’est à dire que je ne m’accrochais à pas grand chose je survolais les livres, je survolais les musées et l’art en général. Ce ne devait pas m’être adressé personnellement. Tout cela je le faisais pour elle. Une sorte de sacrifice sur l’autel de la vie conjugale.

A coté de ça je n’avais strictement aucun projet. Je ne me projetais pas, ni dans une semaine, pas plus que dans un mois ou un an. J »étais au jour le jour et ce n’était pas du tout à la mode en ce temps là. Je ne crois pas que dans n’importe quelle intimité cela le soit devenu désormais.

Tout est parti en cacahuète parce que cette fille elle avait un sacré paquet de projets, elle allait devenir médecin, partir au bout du monde pour soigner les pauvres, les blessés les démunis.

Putain elle ne voyait vraiment pas. Elle ne me calculait pas. J’étais le pauvre le démuni le blessé à mort dont elle n’avait au demeurant strictement rien à foutre et qu’elle évacuait par un « tu n’es vraiment pas un battant »

Alors je suis parti ventre à terre, en n’oubliant pas de l’insulter copieusement de m’avoir faire croire durant un moment à son foutu mensonge.

J’avais un paquet de temps à récupérer, mais en m’y prenant bien je pourrais surement récupérer mon retard. J’allais sur Pigalle, la Place Blanche et dans les rues sombres autour de la Place Clichy en quête de silhouettes menaçantes, de bandes que je provoquai soudain comme si je devenais un autre.

Et toi le grand enculé t’as pas une clope ?

Je finissais régulièrement sur le pavé ou en cellule de dégrisement car évidemment on me pensait bourré quand la maréchaussée me découvrait.

Je me retapais durant quelques jours et puis je n’avais qu’une hâte c’était d’y retourner de recommencer.

Photo de Brassaï « chez Suzy »

4 réflexions sur “Bastons

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