Le point de vue

Ce qui me gène dans la notion de point de vue c’est qu’elle m’apparait souvent délétère. Exposer un point de vue c’est souvent tenter de l’imposer aux autres, partant de là s’imposer soi-même. Etre prisonnier d’un point de vue, qu’il provienne d’un autre où de moi, voilà bien une raison qui me les aura tous fait fuir avec plus ou moins de courage comme de lâcheté.

En vrai je n’ai jamais su vraiment sur quel pied danser pour avoir l’air normal ou donner le change de façon logique dans le mouvement global des choses. Il y a toujours un malaise, un fou rire contenu, une colère réfrénée en toute hâte, un désir insolite, la plupart du temps qui monte du fond de moi-même de façon intempestive et que j’ai souvent du dissimuler comme je le pouvais pour ne pas paraitre importun, rustre, mal élevé ou tout bonnement meurtrier vis à vis d’autrui. C’est une forme pathologique de mon inadaptation à l’autre et à moi-même que j’ai longtemps considéré comme une tare.

En tous cas je n’ai jamais su vraiment conserver longtemps un point de vue sur quoique ce soit. Mon imagination aura toujours préféré multiplier cette notion, m’obligeant à me décaler d’un pas ou de plusieurs systématiquement par rapport à l’idée d’une réalité qu’on puisse partager en toute quiétude.

Ce que pensaient la plupart des personnes que j’ai côtoyées, et si je veux bien adopter les différents points de vue qu’elles purent émettre plus ou moins directement sur ma personne, c’est que je suis un être falot, peu digne de confiance, malhonnête et sans cœur. Peut-être ne l’ont-ils pas toujours dit de cette façon brutale mais, en gros c’est l’essentiel que j’ai bien voulu conserver de mon interaction avec le monde. Ce qui n’a évidemment pas améliorer le point de vue que je pouvais entretenir sur moi, lorsque je désirais tenter d’en avoir un.

Mon point de vue sur moi-même dépendait évidemment du point de vue que j’entretenais sur les autres. La comparaison semble être le carburant du mécanisme. Et quand je dis comparaison ce n’est qu’un euphémisme évidemment, peut-être vaudrait il mieux évoquer l’irrépressible volonté de s’accaparer, de piller tout ce que l’autre semble posséder et dont je souffrais atrocement de me découvrir tout à coup démuni à chaque contact.

En tous cas en y repensant des années plus tard je ne peux pas ne pas voir à quel point ma déviance prenait sa source dans les bons sentiments. Ces bons sentiments tout droit issus des nombreuses fables entretenues par la famille, l’école et même la société en général. Le choix était assez clair pourtant : soit on devait mentir soit on devait être un assassin.

Evidemment c’est plus facile d’apprendre à mentir que d’apprendre à tuer. La lâcheté dont j’ai déjà parlé plus haut ne me permettant pas d’occire les contemporains passant à ma portée je me suis très tôt réfugié dans ce que l’on nomme donc le mensonge.

Et puis comme il ne fallait tout de même pas rentrer totalement bredouille de l’expérience, plutôt que de tuer autrui, je me suis entrainé à me tuer tout seul. De ce point de vue je peux déclarer évidemment que j’ai bénéficié de plusieurs vies. Je me tuais et quelques semaines, parfois quelques mois plus tard je ressuscitais avec un nouveau point de vue à chaque fois. Du moins c’est ce que je me disais naïvement. Cela me permettait surtout de faire un bel acte de déni sur toutes les entourloupes dont j’étais l’auteur et dont les témoins continuaient dans ma mémoire à dresser la liste des plaintes, des plaies et bosses, des reproches.

Il est tout à fait possible et c’est un autre point de vue bien sur, que cette culpabilité permanente fut une sorte de lieu familier dans lequel, durant longtemps, j’aurais enfin découvert tout le loisir, si peu agréable parfois est t’il encore de me rassembler et oserais je dire « exister ».

Aujourd’hui je comprends mieux toutes ces difficultés traversées grâce à toutes mes tentatives d’écrire, ce que j’imaginais être un roman.

En pénétrant si loin dans la désillusion vis à vis de moi-même, en épluchant méticuleusement cet oignon couche après couche, c’est à dire tous ces différents points de vue que j’ai pu avoir ou que j’entretiens encore sur qui je suis, je ne peux que sourire de tout cela. Et évidemment quand je dis « moi » ce n’est pas vraiment moi, et non, toujours pas. C’est juste l’auteur de ces lignes cet incorrigible menteur qui ne sait que suggérer je ne sais quelle vérité au travers de ses innombrables mensonges.

Dans le fond ce n’est rien d’autre qu’une énumération de points de vue aperçus au travers d’un prisme d’un kaléidoscope… un ciel étoilé ponctué ça et là de beaux trous noirs.

huile sur toile format 20 x 30 cm Patrick Blanchon 2021

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