Trois fragments de printemps.

Jim s’occupait de sa survie ce qui mobilisait une partie importante de son énergie chaque jour. Trouver de la nourriture lorsqu’on n’a pas un kopeck nécessite de remettre en question un certain nombre de valeurs que l’on ne remet pas en question lorsque tout va bien.

Mais lorsque la faim est là, impérieuse, on a le choix de crever drapé dans sa fierté, son honnêteté ou bien prendre son corps en pitié en s’offrant une généreuse dose de pragmatisme.

Les douze coups de midi étaient en train de sonner depuis le clocher des « Quinze vingts » lorsqu’il déboula enfin sur la Place d’Aligre. Les marchands étaient en train de remballer leurs marchandises après avoir trier les légumes et les fruits invendables qu’ils laissaient dans des piles de cageots. C’était pour cela que Jim était là.

Jim ne voulais plus être un voleur. Il l’avait été jadis par insouciance, par ignorance, par colère surtout. Ce n’était pas faute d’y avoir pensé. Au cours du mois passé il avait dû imaginé au moins une bonne dizaine de larcins parmi lesquels un ou deux vols à la tire et quelques cambriolages dans les beaux quartiers de la ville, puis il avait laissé tomber car il savait qu’il ne franchirait plus la ligne. Ce genre d’aventure était désormais hors de sa portée. Non pas qu’il eut particulièrement tenu à cette image d’homme honnête qu’il trimballait désormais avec lui, il était devenu trop âgé, trop vulnérable, la vigueur et le toupet de ses jeunes années l’avaient tout bonnement abandonné. Il aurait eut l’air fin s’il avait fallu cavaler. La misère lui avait ôté aussi sa souplesse, sa légèreté en même temps qu’un sacré paquet d’illusions.

A force de vivre misérablement, de se contenter de peu il avait petit à petit senti glisser l’orgueil vers le ressentiment, puis du ressentiment le flot avait continué son chemin vers la honte et le mépris de soi pour, au final, glisser vers cette sublimation de la pauvreté, héritage de 2000 ans de catéchisme instillé par les banques d’affaires, les monarchies superfétatoires, les gouvernements républicains successifs épelant d’intonations diverses et variées la fraternité, la liberté et l’égalité.

Hélas un sursaut de conscience ou de discernement ne lui avait pas permis d’aller jusqu’à la position ultime de martyr. Victime de cette prise de conscience ultime il avait fini par atterrir sur ce territoire étrange qui confère au moindre souffle d’air la propriété de creuser sous chaque pas des gouffres, de sentir aux chevilles le froid d’ une haleine de métal. C’est peut-être ça la fameuse réalité sans doute se disait Jim. Celle dont tout le monde ne cesse de parler sans jamais l’éprouver autant qu’une fois atteint le fond du fond. Dans la moelle des os et le creux douloureux à l’estomac.

Au demeurant il s’efforçait de conserver un peu de raison. Ce n’était que sa propre réalité . Rien à voir avec la réalité d’un curé, d’un agent de la force publique, d’un boucher ou d’un responsable des ressources humaines. Ces gens avaient de la réalité un point de vue surement différent, un point de vue personnel bien sur, tout comme lui Jim , mais la différence résidait dans le grand nombre de personnes à partager ce même point de vue. Quelque chose de confortable, d’éminemment rassurant affublé d’un nom ordinaire : le quotidien.

A bien y réfléchir Jim ne trouvait guère autre chose que l’ennui lui barrant la route vers cette réalité commune. Un ennui immédiat surgit dès les premiers jours de son enfance et qui ne l’avait jamais quitté et ce malgré tous les efforts effectués pour tenter de s’en distraire. De combler la distance.

En cette fin de matinée il récupéra une bonne dizaine de tomates, un gros chou vert aux feuilles extérieures brunâtres, deux melons quelques courgettes et poivrons d’une mollesse suspecte. Il regarda un instant les agents de la voirie armés d’un jet d’eau pour laver la place. L’eau abondante emportait vers les bouches d’égout toute la saleté laissée par les marchands et les passants.

C’était le début du printemps, le ciel était nettoyé de fond en comble par un petit vent léger mais glacial. Jim remonta le col de son manteau , puis il retrouva la rue du Faubourg Saint Antoine et se dirigea vers la Nation en rasant les murs, ses yeux pleuraient et il mis ça sur le compte du vent froid et d’une trop grande luminosité à laquelle il n’était plus habitué.

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Harry gara son véhicule tout en se réjouissant d’avoir trouvé une place si facilement dans le parking déjà bondé. Il dégrafa la ceinture de sécurité et rangea soigneusement dans sa sacoche toutes les affaires qu’il avait déposé sur le siège passager . Le portefeuille qu’il avait extrait quelques heures avant en parvenant au péage, le paquet de cigarettes largement entamé depuis la vieille au soir et le briquet qui l’accompagnait, de couleur rouge invariablement. Il prit également soin de remonter la vitre coté conducteur puis coupa le contact, et sortir de la Clio en rangeant les clefs dans la poche gauche de son blouson. Toujours la poche gauche quelque soit le vêtement.

Il faisait beau, tous les arbres étaient en fleurs et durant quelques instants il écouta chanter les oiseaux qui semblaient se répondre de loin en loin . Une belle journée s’annonçait se dit-il. Puis il observa les façades des bâtiments autour du parking et, en suivant la numérotation, tomba enfin sur l’adresse qu’il cherchait.

Il n’y avait pas beaucoup de monde dans la salle. Quelques femmes d’âges divers se tenaient là debout ou assises. Il y avait des effluves de parfums mêlées à des odeurs de tabac et de sueur , le sol était vert pomme, au mur un grand tableau noir, quelques tables et des chaises et enfin la lumière pénétrait à flots par de larges fenêtres aux vitres impeccables. Harry s’assit en se débarrassant de son blouson, puis il ouvrit son sac et sortit son smartphone pour consulter ses emails.

Il eut le temps de déposer dans la corbeille un grand nombre de publicités afin de nettoyer sa boite de réception lorsque la porte s’ouvrit sur un grand type à l’air jovial qui leur lança un bonjour sonore. Harry mis son appareil en mode avion puis jetant un coup d’œil autour de lui il vit que la salle était désormais pleine.

Bienvenue dans ce stage d’initiation au développement personnel lança le type avec un large sourire et un regard qui se voulait engageant. Ce à quoi bon nombre des participants et participantes dont Harry lui-même répondirent en chœur.

Puis le type se présenta, raconta son parcours avec une prestance féline et une élocution sans faille qui captiva Harry.

C’était exactement ce qu’il était venu chercher ici. Un antidote à sa timidité maladive. Des solutions pour dépasser sa peur perpétuelle de s’exprimer. Surtout avec les femmes. En pensant à celles ci il ne put s’empêcher d’effectuer du regard un rapide tour de la salle pour les examiner une à une. Elles étaient presque toutes en train de boire les paroles de ce type dont on savait maintenant qu’il se prénommait Christian. Presque toutes sauf une, qu’il observa un peu plus attentivement durant quelques instants encore. Elle consultait son smartphone en cachette sous la table. Une petite rousse qui devait porter des faux cils, et qui visiblement se situait du mauvais coté de la trentaine.

Après avoir terminé sa présentation, Christian enchaina avec le plan de travail du stage sur les trois jours à venir. Enfin, vers 10h 30 au bout de deux heures de monologue, l’animateur étincelant décida qu’il était possible de prendre une petite pause.

Harry fut le premier dehors suivit de près par la petite rousse qui presque aussitôt lui demanda une cigarette. Une fois celle ci allumée elle s’éloigna aussitôt pour remettre le nez sur son écran laissant Harry se noyer tranquillement dans sa timidité.

Les autres ne fumaient pas. Certaines ou certains avaient pris soin d’apporter avec eux une viennoiserie et il constata également que d’autres avaient trouvé du café ou du thé. Harry se sentit mal à l’aise, cependant il ne fit aucun effort pour s’approcher du groupe et tira un peu plus nerveusement sur sa cigarette. Enfin son attention s’accrocha à nouveau aux chants des oiseaux, à la sensation agréable du printemps qui arrivait sur Echirolles, ce bled où il était désormais pour trois jours pension comprise. Harry repoussait déjà ce moment, prévisible entre tous, où il se demanderait s’il avait effectué le bon choix.

Quelques instants plus tard Christian qui paradait au milieu du groupe de stagiaires buvant ses paroles se racla la gorge et annonça la reprise du travail. Il alla s’installer sur le seuil de la salle et une fois que tout le monde fut entré il referma la porte derrière lui puis demanda si quelqu’un voulait bien se porter volontaire pour une petite expérience.

La petite rousse leva la main, elle se prénommait Sophie et tout le monde y compris Harry lui dit bonjour Sophie comme dans une réunion d’alcooliques anonymes.

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Eva poireautait depuis un bon quart d’heure devant l’entrée du BHV. Une averse soudaine l’avait entrainée à se rapprocher de la façade pour s’abriter, elle en était à sa seconde cigarette depuis qu’elle avait gravit l’escalier du Métro « Temple ». Le type lui avait finalement donné rendez vous coté rue de la Verrerie non sans quelques hésitations qui selon son expérience ne présageait rien de bon.

Eva avait en horreur les mecs qui ne savent pas ce qu’ils veulent, elle avait largement insisté sur ce point capital lorsqu’elle avait rempli le questionnaire que lui avait tendu la directrice de l’agence matrimoniale

Cette dernière avait même eut le toupet d’ajouter un comme je vous comprends madame qu’elle était justement en train de se repasser en boucle depuis cinq bonnes minutes en tentant de déceler sous le ton commercial les signes d’une empathie naturelle ou le foutage de gueule de haut vol. Elle en était parvenue à cette seconde option lorsque quelqu’un arrivant sa hauteur l’appela par son nom et se présenta.

Bonjour Eva, je suis Roland désolé de vous avoir fait un tout petit peu attendre…

Eva consulta ostensiblement sa montre et le toisa en répliquant juste 20 bonnes minutes de retard vous appelez ça comme ça, moi j’appelle ça de l’impolitesse tout simplement. Puis débarrassée de la tension qu’elle avait ainsi balancée au type elle l’examina attentivement. Un type entre deux âges, avec les cheveux encore bruns, ni trop gros ni trop maigre. Il aurait pu être le parfait échantillon du français moyen travaillant dans le secteur tertiaire. Ressources humaines, compta, statistiques … elle hésitait.

Je suis informaticien et j’ai du intervenir pour une panne de réseau s’excusa t’il sur un ton presque enfantin.

Elle posa les yeux sur les mains de l’homme et observa leurs formes, de petites mains un peu carrées avec des poils sur la première phalange Ce qui immédiatement lui procura l’envie d’écourter les présentations et l’entrevue toute entière.

Ecoutez, Roland, c’est bien ça ? , je ne pense pas que ça va fonctionner. Je suis vraiment désolée mais je vais vous laisser. Et sans attendre de réponse elle s’élança tout droit devant elle et obliqua dans la première perpendiculaire sur la gauche, la rue du Renard. Une envie impérieuse de marcher s’était emparée d’elle. Pour se changer les idées elle se donna comme but d’atteindre la République par le lacis des petites rues, tout en regardant les boutiques qui fleurissaient désormais dans ce quartier devenu « branché.

Elle continua ainsi d’un bon pas longeant par l’arrière la silhouette massive de Beaubourg puis en apercevant le Métro Rambuteau elle murmura quelle conne et décida de s’enfoncer sous terre, de rejoindre son deux pièces D’Aubervilliers le plus expressément qu’il était possible de le faire en ce début d’après midi de mars.

Déçue, elle était déçue. La photographie du mec n’avait pas grand chose à voir avec la réalité. Elle se laissa tomber mollement sur la moleskine du siège face à un ado boutonneux qui se curait le nez en regardant les passants sur le quai. Elle avait encore cédé à sa première impression d’une manière impulsive et se demandait si cela valait encore la peine de s’en vouloir. Elle finirait probablement seule à force d’être devenu si exigeante , de ne pas laisser la plus petite chance au moindre inconnu, prétendant ou pas. Quelque chose semblait cassé définitivement et en cherchant tandis que la rame s’arrachait vers l’obscurité des tunnels le mot espoir surgit soudain accompagné par l’image d’un objet fragile et précieux, quelque chose comme un vase de cristal vide, sans eau et sans fleur.

Peut-être qu’elle pourrait tenter de se faire rembourser finalement. Cette dernière pensée sembla la calmer , elle toisa l’ado qui désormais avait un casque sur les oreilles. Ce dernier dodelinait du chef avec un regard bovin qui semblait la traverser. Oui se dit elle je vais lui demander un remboursement, je ne tiens pas à continuer cette comédie.

Elle décida de s’arrêter à la Villette pour remonter par les quais jusqu’à chez elle. Marcher était la seule issue qui semblait se présenter à elle pour évacuer sa tristesse.

Il faisait meilleur désormais le vent était tombé, l’eau était d’une tranquillité presque irréelle le printemps serait pour bientôt, quelques jours à peine. Eva se dit qu’il était grand temps qu’elle s’occupe d’elle, qu’elle devait laisser de coté cette histoire d’être accompagnée par un homme. Il devait y avoir tellement d’autres choses à faire se raisonna t’elle. Puis elle accéléra le pas comme pour tenter de suivre cette idée, de ne pas la perdre.

Canal Saint Denis à Aubervilliers

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