Une attention de chaque instant.

Jim referma la porte derrière lui et donna un tour au verrou. Puis peu à peu le jeune homme retrouva la sensation singulière composée de solitude et de sécurité qu’il associait à l’atmosphère impersonnelle de la chambre. Celle ci devait faire une dizaine de mètres carrés, le plancher était recouvert d’un lino beige marqué ça et là par le déplacement des meubles qui s’étaient succédés ici et quelques brulures de cigarette. Quant aux murs la tapisserie avait du être agréable une bonne quarantaine d’années auparavant mais désormais la saleté et l’érosion de la lumière en avait aspiré toute l’intensité pour ne plus laisser qu’une bouillie aux tons pastels. Cette attention qui le portait à examiner régulièrement chaque détail de la pièce participait à une sorte de rituel pour reconquérir l’étrangeté de sa situation que les errances, les ballades dans les rues de la ville risquaient de dissoudre, de transformer en habitude.

L’étrangeté de l’habitude lui avait sauté aux yeux de nombreuses fois depuis qu’il s’était installé ici. L’étrangeté de l’habitude versus l’étrangeté de ne plus en posséder aucune. Le frottement de ce double mouvement produisait à la fois le lieu et l’ énergie particulière d’ une pesée silencieuse que Jim tentait d’effectuer. Et le fléau soudé à la vacuité inouïe de son existence, le fléau soutenant les deux plateaux de la balance s’incarnait dans l’attention qu’il portait au monde extérieur comme à son propre ressenti au contact de celui-ci.

D’une sensibilité extrême, le moindre scrupule était susceptible de faire pencher le point de vue d’un coté ou de l’autre à l’intérieur de ce système pondéral singulier qui ne s’appuyait pas sur la logique, mais sur la seule sensation.

C’était sans doute une pure perte de temps lorsqu’il y pensait, et, aussitôt une vague de culpabilité le ramenait sur le quai d’un bon sens collectif qui l’affublait de sobriquets aussi secs que des verdicts. Glandeur ou branleur étaient les termes employés à son égard par ce tribunal invisible. Cependant à bien y réfléchir Jim savait qu’il était l’inventeur de ce tribunal, comme il était aussi l’inventeur de son propre système de pesée, que ces derniers n’étaient rien d’autre que des compagnons crées de toutes pièces par son imaginaire et ce qu’il pensait être son inaptitude à vivre comme tout le monde.

La faim le réveilla de ses pensées et il se hâta d’extraire de son sac les fruits et légumes qu’il avait glanés sur le marché d’Aligre quelques instants plus tôt.

Par chance la chambre est dotée d’un minuscule coin cuisine. Juste à coté d’un lavabo en céramique blanche une table recouverte d’une toile cirée sur laquelle trône une plaque constituée de deux feux de cuisson au gaz. Un véritable trésor en pleine ville.

Laver les légumes, les découper en petits morceaux pour qu’ils cuisent plus rapidement, casser un œuf sur le tout en fin de parcours l’occupa un petit moment. Il se surprit même à siffloter en déversant le contenu de la poêle dans l’assiette. Enfin il brisa le pain et s’attabla devant la table ronde non sans avoir pris grand soin de faire sur celle ci une place convenable car elle était encombrée de dossiers, de cahiers et de carnets.

Même au moment des repas cette obsession de ne jamais laisser reposer son attention revenait encore à la charge. Il avait expérimenté de nombreuses manières d’avaler sa pitance. Soit en se jetant sur celle ci et en avalant tout rond chaque bouchée soit en prenant un temps infini de les savourer, d’en extraire tout le suc et toute la saveur. Il avait aussi remarqué que l’on pouvait accompagner l’expérience par des pensées insolites, déplacées, totalement frivoles, ou bien que l’on pouvait aussi bien se laisser envahir par la gratitude. Cela ne changeait au final pas grand chose au résultat final qui était de calmer la faim durant un moment plus ou moins long.

Du coup ça remettait les pendules à l’heure pour Jim. Ceux qu’il considérait comme des goujats, des rustres autrefois ou comme des saints, des moines bouddhistes, des gens pires ou meilleurs que ce qui lui Jim pensait être, tout cela n’était qu’une somme de points de vue sujets à la volatilité, à l’érosion tout comme la tapisserie pâlotte qui décorait la prison qu’il s’était choisie pour passer l’hiver.

Quand on a faim et que l’on a la possibilité de manger il suffit juste de le faire.

Et puis tout de suite après il imagina ce que pourrait penser un chef dont la passion est toute sa vie, de cette fabuleuse vérité qu’il était content d’avoir trouvée.

Il se mit à douter à nouveau et ça le fatigua. Il se fatiguait tout seul voilà ce qu’il faisait le plus clair de ses journées.

Il n’y avait qu’un pas pour parvenir au lit, il l’effectua, puis Jim porta son attention sur sa respiration pour chasser tous les miasmes laissés par les pensées interlopes associées à la gastronomie, aux ballets des serveurs, aux robes couteuses des femmes, aux parfums capiteux et gourmands…

Il savait qu’en faisant cet effort d’attention à chacune de ses inspirations ou expirations toute volonté lui serait dérobée soit par une décorporation intempestive soit par l’oubli total que permettait d’offrir le sommeil.

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Sophie marcha vers le maître de stage et Harry se concentrait pour tenter de ne pas voir que son postérieur, aidé opportunément par Christian qui commentait à l’aide d’une craie sur le tableau noir tout ce qu’il avait engrangé d’une longue expérience des phobies.

Il ajouta qu’elle devait se présenter brièvement face au groupe, que tout le monde tôt ou tard y passerait, c’était le protocole qu’il avait inventé parce que ça fonctionnait plutôt bien.

Le groupe appris ainsi que Sophie avait trente ans, qu’elle vivait seule , qu’elle exerçait le métier d’aide soignante et qu’elle habitait un bled au dessus de Lyon.

Christian rebondit aussitôt sur la narration que la petite rousse venait d’effectuer afin d’attirer l’attention à lui comme s’il voulait qu’elle puisse se remettre de ses émotions.

Ce n’est jamais facile de se présenter ajouta t’il merci à toi Sophie.

Et tout le monde répliqua aussitôt merci Sophie. Un ange passa devant les yeux d’Harry.

Je voudrais maintenant que tu me racontes une de tes phobies s’il te plait Sophie.

Harry imagina le groupe tout entier lancer un oh oui Sophie, mais il n’y eut qu’un silence ponctué ça et là par un toussotement et le bruissement d’étoffe occasionné par un changement de jambes croisées.

Et bien je ne sais pas si on peut appeler cela une phobie vraiment mais à chaque fois que je dois traverser un pont j’ai toujours peur qu’il s’écroule sous mes pieds.

Très bien Sophie c’est extra et très courageux de ta part

Et soudain je tombe dans un vide sans fond se dépêcha d’ajouter la petite rousse avant que le maitre de stage la coupe de nouveau.

Ok Sophie je voudrais si tu le veux bien que tu imagines un pont là juste devant toi, tu avances vers lui, tu es au bord de l’emprunter, voilà maintenant tu y es.

Sophie a maintenant les yeux fermés la couleur de sa peau a changé elle est toute pâle et ses deux mains se sont rejointes, les jointures aussi semblent d’un seul coup plus blanches comme si toute la tension de ce souvenir se trouvait concentré dans le contact de chacun de ses doigts.

Elle est assise et se recroqueville.

Très bien Sophie et maintenant peux tu nous dire ce que tu ressens ?

Je me sens tétanisée, tendue, je ne peux plus faire un pas je suis paralysée.

Excellent ! l’encourage Christian avec un large sourire.

Maintenant j’aimerais que tu imagines ce qui pourrait t’aider à sortir de cette situation, pense à une ressource au fond de toi qui pourrait t’aider à sortir de la paralysie.

Une banane flambée murmura Sophie.

Rires du groupe

Harry s’extrait avec difficulté de l’observation de la poitrine de Sophie La peur semble avoir accélérer la respiration de la petite rousse et il a vu soudain ses seins se relever et s’abaisser d’une façon hypnotique jusqu’à ce que soudain et ce de manière quasi simultanée l’énoncé de la banane flambée, un tressautement confus sous le chemisier et les rires l’extirpent soudain de sa rêverie.

Sophie aussi avait ouvert les yeux et les avait planté dans ceux d’Harry là bas au loin dans le fond de la salle.

Ils rougirent tous les deux ensemble presque aussitôt

Cela mérite un peu d’explication déclara Christian. Pourquoi cette image de banane flambée Sophie

Il y eut alors un silence un peu plus épais dans la salle et Harry s’essuya les mains sur son jean, elles étaient moites et il retrouva sa honte aussitôt.

Quand j’avais de mauvaises notes à l’école mon père me tabassait repris Sophie d’une voix presque enfantine. Pour me consoler, sitôt qu’il partait de la maison ma mère me faisait des bananes flambées, j’adorais ça. Puis elle ajouta encore:

je me demande si je n’avais pas des mauvaises notes juste pour que tout se passe exactement de cette façon à chaque fois …

Non Sophie ce n’est pas la peine d’extrapoler, reste dans cette idée simple, juste trouver une ressource pour traverser le pont.

Silence de plus en plus pesant dans la salle.

Puis Christian lui décrit la suite, voilà tu as le gout de la banane flambée dans la bouche tu es rassurée tu vas pouvoir avancer le pied, tu le fais maintenant

et en même temps il a prit son bras et le serre un peu avec douceur.

Voilà Sophie tu l’as fait, tu peux traverser ce pont sans crainte à chaque fois qu’il se présentera devant toi.

Soupir de soulagement général accompagnant celui de Sophie.

Alors vous avez observé qu’à un moment j’ai posé la main sur le bras de Sophie reprend Christian. Cela s’appelle un ancrage et c’est un outil puissant pour reprogrammer le cerveau mais nous verrons cela plus en détail dans la suite de ce stage.

Merci Sophie je te libère, d’ailleurs je vous libère tous il est temps d’aller déjeuner.

Harry observa Sophie rejoindre sa place, à un moment il eut envie de se lever, s’approcher d’elle, peut-être lui proposer d’aller déjeuner ensemble. Quelque chose l’avait profondément ému dans la narration qu’elle avait osé effectuer de son enfance passée. Et en même temps cette histoire de banane, franchement ça devait surement cacher encore bien d’autres choses se disait il.

Mais il se contenta de sortir et de s’éloigner du groupe pour rejoindre sa voiture. Une fois la porte du véhicule refermé, il sortit de son sac un sandwich et se concentra sur sa mastication

Une ressource efficace, la banane flambée.

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Bob était vautré sur le canapé et le son de la télé qui diffusait les platitudes obséquieuses d’un animateur de jeux pour vieux acheva de ruiner tous les efforts d’Eva pour paraitre de bonne humeur. Si elle avait poussé un peu plus avant sa formation en astrologie nul doute qu’elle aurait pu prévoir la configuration néfaste des planètes de son thème à cet instant précis. Elle aurait pu prévoir. Peut-être même atténuer la formulation qui lui échappa instantanément.

Ecoute je n’en peux plus, je voudrais que tu dégages de ma vie. Tout de suite et pour accélérer la manœuvre elle alla chercher le sac de Bob qu’elle lui jeta sur le ventre tandis qu’il la dévisageait avec sa tête d’ahuri perpétuel.

Pourquoi diable me suis je fourrée dans cette situation se dit Eva.

Bob se leva lentement et commença à réunir ses affaires sans rechigner le moins du monde, comme si les choses devaient se terminer comme ça de toutes manières, comme s’il l’avait lui même prédit depuis le début. Ce qui agaça d’autant plus Eva. Cependant elle se retint d’en rajouter une couche. Elle aurait pu lui mettre le nez dans la merde, invoqué son je m’en foutisme, son manque total de projet de vie, sa lâcheté et toutes les velléités qu’il n’avait jamais cessé d’invoquer pour l’étayer. Son manque d’attention envers elle surtout, son mépris. Mais elle se contenta de tourner les talons et de rejoindre la cuisine pour se préparer un thé à la bergamote. Elle avait acheté ce parfum quelques jours plus tôt car il lui rappelait sa jeunesse, des temps meilleurs, insouciants où ses désirs obtenaient satisfaction aussi rapidement que les joints tournaient dans les assemblées qu’elle fréquentait.

Quelques instants plus tard elle entendit la voix de Bob qui lui disait salut bonne continuation et la porte d’entrée se refermer.

Elle couru vers le salon et en voyant qu’il avait laissé les clefs de l’appartement sur la table basse elle éprouva un soulagement. Elle n’aurait pas à cavaler dans le couloir pour lui demander qu’il les lui rende.

Elle se sentait plutôt satisfaite des événements et profita de l’énergie féroce qu’elle retrouvait soudain pour prendre son téléphone et appeler l’agence matrimoniale.

Bonjour ici Eva Klepper, je voudrais parler à la directrice. Elle patienta quelques instants sur les quatre saisons de Vivaldi puis la voix de la directrice l’accueillit chaleureusement avec un chère madame comment allez vous ?

Mal dit elle, je vais mal, je crois que je me suis trompée en fait en m’inscrivant dans votre agence, le type que vous m’avez fait rencontré le pauvre en a fait les frais et j’en suis vraiment désolé mais ça ne marchera pas. Je veux dire que je n’imaginais pas que tout cela était si difficile pour moi. Je voudrais annuler mon inscription et être remboursée.

La directrice au bout du fil resta silencieuse comme un Juke box entre deux single. Puis elle rit soudain avant de reprendre aussitôt d’une voix chaude et grave : Eva, vous permettez que je vous appelle Eva, c’est tout à fait normal ce que vous ressentez et je le comprends parfaitement, mais vous savez vous ne pouvez pas renoncer ainsi au premier rendez vous il faut vous accrocher, l’amour demande qu’on s’accroche, beaucoup d’appelés peu d’élus. Ecoutez ne prenez pas votre décision sur un coup de tête, prenez le temps nécessaire pour y réfléchir….

C’est tout réfléchit répliqua Eva. Et vous pouvez garder vos boniments pour les personnes crédules en ce qui me concerne ma décision est prise. Et soit vous me rembourser immédiatement soit j’en parle à mon avocat. Et sans laisser le temps à la directrice de l’embobiner plus avant elle raccrocha.

Elle éteignit la télévision, s’installa dans un fauteuil et savoura son thé à la bergamote. A un moment un pépin de citron vint buter contre ses lèvres et toute son énergie guerrière en fut soudain anéantie. Elle se vit soudain comme une femme qui allait aborder la soixantaine comme on pénètre au couvent , puis elle pensa qu’elle pourrait peut-être récupérer un chat ou une chatte dans un refuge quelconque de la ville, quelque chose de facile à gérer pour changer… puis elle écouta le silence de l’appartement. Une horloge égrenait les secondes quelque part, comme une sorte de compte à rebours qui commençait en apportant la certitude soudaine du changement dans une vie.

Elle avait déjà perdu le souvenir du visage de Bob et cela l’effraya un peu, le son de sa voix aussi se dissipait dans le bruit du poste de télévision continuellement allumé depuis qu’elle l’avait accueillit chez elle.

Pas de regret dit elle à voix haute. Pas de regret.

Puis elle se leva et décida de faire le ménage de fond en comble dans l’appartement.

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