Envers et contre tout

Le vieux ne pouvait s’empêcher de la ramener, c’était au delà de ses forces de parvenir à la boucler ne serait-ce que cinq minutes. Il fallait qu’il flanque son grain de sel à la moindre occasion. Le pire était qu’il ne disait pas que des conneries, dans l’incessant flot de sa propre expérience qu’il ne cessait de déverser au tout venant, se logeait bien quelques pépites, cependant la patience me manquait voilà tout.

A bien y repenser aujourd’hui, en le voyant assis comme un bouddha sur son canapé, j’éprouve un sentiment ambigüe de haine et d’amour mélangé. Une mélasse appartenant sans doute à toutes ces séries B que nous nous infusâmes pour tenter d’endiguer une parole paternelle étouffante.

Lorsque la télévision fonctionnait à plein tube, le volume poussé à fond, qu’un bruit en chassait l’autre, on avait malgré tout l’impression de profiter d’un peu de répit. Sauf durant les informations où le vieux ponctuait pratiquement chaque nouvelle d’un  » je le savais » , « pas étonnant », « fallait bien s’en douter » ce qui ne manquait pas de déclencher une ou deux anecdotes dans lesquelles invariablement il serait le héros, naturellement.

En tant qu’ainé il était tout à fait normal que je me dresse contre ce phénomène naturel, cette parole incessante, et que pour la contrer je finisse par me l’accaparer à ma façon. Je crois que très tôt je me suis investi de cette mission, et si l’intention première peut s’expliquer ainsi, à la façon des luttes intestines dans toute monarchie, dans mon for intérieur je n’allais jamais chercher si loin. J’étais totalement inconscient des raisons qui me poussaient sans relâche à inventer des histoires à dormir debout, des mensonges à la pelle et ce aussi bien aux autres qu’à moi-même.

Cela fera huit ans déjà qu’en mars, la déprime invariablement me retombe sur le paletot, que je me retrouve dans la morgue de l’hôpital de Créteil à considérer l’homme allongé que je ne parviens pas à reconnaitre. Il parait rapetissé et les traits de son visage semblent figés pour toujours dans une attitude goguenarde. Un sourire de gamin qui en aura fait de bien bonnes et qui aura gommé tous mes souvenirs, comme mes a priori sur les géants.

Un sourire d’enfant qui m’aura volé tous les miens jadis, forcé que j’ai été de devenir adulte bien plus vite que je l’aurais voulu. Un putain de sourire et le fantôme de cette voix qui dit « je » par ci « je » par là à tout bout de champs.

J’ai marché dans cette voix je crois pour remonter son cours, parvenir à sa source et je ne tombe au bout de tout ce chemin que là dessus: un pauvre sourire de gosse. Et qui en plus se paie ma fiole qui a l’air de dire je vous ai bien eu tous autant que vous êtes.

Et c’est là que j’ai du mal j’avoue à pousser la haine plus avant. Est ce qu’on peut s’en prendre à un gosse ?

Lui seul le pouvait je crois et parfois il ajoutait qu’être con était une sorte d’état naturel des choses, qu’il ne fallait pas s’en faire pour autant. Et il concluait toujours en disant les vrais problèmes commencent lorsque on s’en rend compte.

Je crois qu’à la fin de sa vie tout le monde autour de lui savait et lui le premier. Ca mettait une drôle d’ambiance durant les rares repas de famille. On montait plus fort encore le son de cette saleté de télévision et on bouffait à s’en faire péter la sous ventrière. Le prétexte de mâcher pour ne pas parler, ou de ruminer se sera transformer en une sorte de manie avant qu’il ne se métamorphose en obésité , en taux de sucre et de cholestérol. Car au bout du compte on ne mâchait même plus on avalait, le but étant de pouvoir sortir de table le plus rapidement possible.

Parfois aussi avec les premières giboulées et les beaux jours ensoleillés de printemps je me surprends à ouvrir une porte et à trouver face à moi cette même sensation de liberté, ce cri de joie sauvage qui fait courir dehors à toutes jambes vers le jardin, ou mieux encore vers les collines, la foret avoisinante.

Le plaisir est aussi vif en pensée qu’autrefois dans les jambes et dans tout le corps de hurler pour se donner plus de force plus de courage à s’enfuir et s’inventer des milliers de buts, des milliards d’ailleurs, des lieux imaginaires pour se reposer un peu la tête, pour s’inventer d’autres « je » qui en recouvrirait un autre si difficile à supporter, si difficile aussi à ne pas aimer.

Dans le fait de prendre une toile et de me jeter dessus avec mon couteau, surtout ces derniers jours , je crois qu’inconsciemment je cherche ce gamin qui aurait pu être un bon ami s’il n’avait dû être mon père.

Je débranche tout, je ne pense plus à rien, je strie la toile de coups de couteaux, des coups violents et doux qui s’entrecroisent et qu’est ce que je vois à l’arrivée ?

Une sorte de vieille caravelle noire dans du bleu, le fantôme d’un Vasco s’enfonçant vers l’inconnu. C’est cela la terre promise encore aujourd’hui, tout ce que je ne sais pas, ce que je ne connais pas et que je ne désire plus savoir ni connaitre. Juste sentir, courir à perdre haleine dans la peinture et tout oublier vraiment. Tout oublier de ce qui est possible comme impossible. Hurler envers et contre tout.

Huile sur toile 60×80 cm Collection privée Patrick Blanchon 2021.

2 réflexions sur “Envers et contre tout

  1. L’inconscient est incroyable et le conscient impitoyable… entre la madeleine de Proust, la tristesse, la détresse même, les souvenirs remontent en relents… La roue qui tourne et se détourne…

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