Recommencer

La satisfaction est louche, la sensation qui l’accompagne est inquiétante en ce qu’elle semble inspirer le confort, et que ce confort glisse presque toujours vers une emphase, un genre d’outrecuidance. Disons qu’être satisfait me flanque souvent dans une sorte de dépression. La peur de réussir quoique ce soit est à proprement parler terrifiante. Aussi loin que porte le regard il n’atteint qu’un but et plus je m’en rapproche plus tout à coup il parait vain. Ainsi le but serait-il seulement le prétexte de toute cette excitation, à cette volonté impérieuse de mouvement. C’est ainsi que j’ai fini par lâcher l’affaire et de bonne heure s’il vous plait. Parce que je ne voyais pas de but à parvenir à n’importe quel but.

J’étais déjà arrivé avant même d’être parti. Je veux dire que je me faisais tellement d’idées que passer à l’action ensuite devenait ce surplus ou ce surcroit qui se métamorphosait en impossibilité. La goutte de trop qui fait déborder le vase si l’on veut.

Se détacher de l’idée du but n’est pour autant pas de tout repos. Il faut énormément s’entrainer. Et aussi apprendre à mettre sa fierté dans sa poche avec un mouchoir par dessus. Ne pas avoir de but par les temps qui courent vous transforme rapidement à vos propres yeux comme à ceux des autres en suspect.

Une singularité, un genre de trou noir dont on prendra grand soin de s’écarter le plus rapidement possible par crainte d’en subir l’attractivité. C’est sans doute pour cela aussi que j’ai tenté maintes fois de m’écarter de moi-même, souvent en vain évidemment, quand je parle de l’illusion des buts je sais de quoi je parle.

C’est dans les livres, la littérature, que les premiers soupçons concernant le but à atteindre me sont venus. Car finalement un livre ce n’est rien d’autre que cela, une histoire de but. Le héros est soudain extrait de son quotidien pour s’élancer vers un but qu’on lui fixe ou qu’il se fixe tout seul. Il traverse tout un tas de péripéties, il surmonte des obstacles invraisemblables, et pour finir au bout de toute une série de turpitudes comme de vicissitudes, mène l’ultime combat pour obtenir je ne sais quelle récompense. Si on examinait attentivement la teneur de cette récompense on s’apercevrait que c’est souvent la possibilité de revenir chez lui, de retrouver son quotidien. Tout ce que l’on place comme prétexte auparavant n’est rien d’autre qu’un leurre , de la poudre aux yeux.

Une histoire c’est juste une boucle.

Tout ce qui se produit d’un point A en imaginant aller vers un point B et tous les artifices qu’un narrateur, qu’un auteur emploiera ne seront que du délayage pour nous embrouiller les neurones vis à vis de l’essentiel. Si on sort de chez soi, si on sort de ce confort pour n’importe quelle raison bonne ou mauvaise, pas de doute qu’à un moment on y reviendra. Ce qui fait la différence avec le fait d’effectuer du sur place comme dans les rêves, c’est que l’expérience modifiera celui ou ceux qui la traversent de part en part.

A l’arrivée on retrouve le quotidien, mais on ne se retrouve plus soi-même. Ce qui au final n’est sans doute pas une si mauvaise chose.

Alors on recommence, on a acquis de l’expérience et on se dit ouf j’ai compris un truc là, je peux faire différemment. Et vlan c’est reparti pour un nouveau tour, on s’installe dans le confort apporté par l’expérience et on finit par transformer tout ça en axiome, en théorème en certitude… Jusqu’à ce qu’un nouvel élément déclencheur nous déroute ou nous dérange. Deuxième tome, troisième tome etc.

Pas de différence fondamentale avec le mouvement général de cet univers qui part d’un point minuscule pour s’expanser, se dilater et qui vraisemblablement à un moment donné se contractera à nouveau, redeviendra origine, dés à coudre, peanuts.

Nous sommes dans la respiration d’un profond ennui qui cherche à s’extraire de lui-même. Un bouddha sidéral dont chaque inspiration dure le temps d’existence d’une galaxie et qui détruit tout de fond en comble à chaque expiration comme il se doit.

Un rêve pulmonaire qui ne cesse d’échapper à toute fin par un mécanisme d’horlogerie, un coucou métaphysique qui chante à heure précise le moment de tout recommencer.

Que lui importerait le bonheur ou le malheur d’atteindre à un but qui dérangerait le mécanisme tout entier installant ainsi une volonté ?

Nulle doute que cette volonté ferait à ce moment précis où elle naitrait, tout dérailler. L’univers entier se fourvoierait aussi bien qu’un héros slave dont nous savons que sa seule issue est la tragédie ou le drame.

A contrario des super héros d’outre Atlantique qui réduisent le mystère en poudre avec leur sourire Colgate insupportable de suffisance.

On sait pertinemment que les choses finissent toujours mal, puisqu’on ne cesse de rêver un bien pour contrecarrer l’inexorable. Par contre nous ne sommes plus des perdreaux de l’année, faudrait arrêter de nous prendre pour des cons et stopper le gavage pour nous gonfler les foies.

Admettre que rien n’a de sens vraiment une bonne fois pour toutes et scruter tout ce qui peut sortir de cette prise de conscience ce serait une occasion comme une autre, pas meilleure ni pire, d’enfin recommencer.

C’est exactement ce que je m’efforce de faire en peinture. Je ne m’arrête pas à une idée, à un but, je peins à chaque fois comme si je n’avais jamais rien peint de ma vie. J’oublie tout. Je me fiche totalement de savoir si il y a une cohérence, une histoire, des péripéties, des cliffhanger , des rebondissements pour me leurrer moi-même, me captiver.

Je crois et j’espère que j’ai dépasser ce genre de curiosité malsaine pour ne m’engager que dans l’acte de peindre de façon à être le plus nu le plus démuni face à lui.

Certains jours j’ai l’impression que j’y suis, d’autres non, mais ce ne sont que des impressions, rien de moins rien de plus. La seule chose importante que j’en retiens, c’est le goût de recommencer. On n’y pense pas beaucoup tant on est obsédé par les buts les résultats, mais avec l’âge venant et avec lui la fin qui peut surgir à n’importe quel moment, l’art de recommencer pourrait ressembler à un genre nouveau de sinécure.

Huile sur toile 49x25cm Patrick Blanchon 2021

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