Le mont des Oliviers.

Emma faisait partie de ces personnes qui se délectent lorsqu’elles propagent de mauvaises nouvelles toujours en quête d’une oreille réceptive, ce qui ne manque pas ici aux alentours de la machine à café.

Ce matin là, après un bonjour de rigueur et sans plus de préambule, elle ne pouvait visiblement plus se contenir et déversa d’un coup tout ce qui semblait la torturer depuis un sacré bon moment déjà.

Par manque de bol et selon les lois attribuées aux effets collatéraux, j’eus à peine le temps de m’esquiver et de rejoindre mon bureau lorsque la nouvelle m’atteignit de plein fouet.

« Le président se tape Grecho j’imagine que vous ne le saviez pas. »

C’était effectivement une mauvaise nouvelle, le genre de truc qui érode petit à petit ce sentiment fragile que l’on soutient à bout de bras et qui se résume en gros à vouloir bien commencer sa journée.

En même temps le dégout l’emportait sans conteste sur la frustration. J’imaginais ce gros porc de Weiss en train de peloter avec ses petits doigts boudinés le corps sculptural de Martine Grécho sur laquelle je ne cache pas avoir eu quelques vues.

La belle brune ténébreuse dégringola du petit piédestal de mes fantasmes aussi rapidement qu’elle y était parvenue. Ce qui au bout du compte me laissa mi figue mi raisin face à ce début de journée morose et à la paix soudaine qui nous tombe dessus quand on a perdu une nouvelle illusion, avec toute l’ armée d’engouements et de désirs qui l’accompagne.

Tandis que les oh et les ah entourant comme un essaim d’abeilles et de bourdons Emma la messagère, des bribes d’Henri IV étrangement associées à des bouts dialogues de big little lies me revinrent inopinément  » Don’t shoot the messenger » Puis Laura Dern sauta vers David Lynch à l’intérieur du labyrinthe de ma mémoire et ils se perdirent je ne sais où lorsque je découvris soudain la pile de dossier en retard que j’avais sur le coin de mon bureau.

J’avais mobilisé une partie importante de ce qui me restait d’énergie lorsqu’au bout de quelques minutes à peine, je refermais le dossier sur lequel je m’efforçais de trouver le moindre intérêt , une affaire de voisinage au sujet d’une haie intempestive devenue le prétexte à tous les déversements haineux de deux vieilles filles frappées par la fatlité des mitoyennetés. Je soulevais un peu le store pour m’accabler un chouia de plus en me rendant compte à quel point je gâchais ma vie et mon talent devant une si magnifique journée lorsque le téléphone sonna.

C’était Martine Grecho au bout du fil.

Bonjour Paul vous n’oubliez pas la réunion de 9h30 bien sur et le Président aimerait obtenir un point sur les dossiers en cours.

Quelque chose comme ça bla bla bla . Puis elle raccrocha.

Je consultais ma montre dans l’espoir d’avoir quelques minutes devant moi pour me refaire une contenance car j’avais totalement zappé l’affaire. Je pris ma pile de dossier sous le bras et à 9h34 j’arrivai dans la grande salle de réunion comme d’habitude bon dernier.

Le Président, lunettes sur le nez, fit semblant de ne pas me voir évidemment, puis il les releva sur son front et toisa notre petite assemblée avec son air hautain et méprisant. Comme il inclinait légèrement la tète en arrière je m’aperçus qu’il n’aurait vraiment pas été difficile de lui imaginer un groin à la place du nez et du coup en attendant qu’il finisse de débiter les fadaises hebdomadaires concernant des courbes s’épousant s’entrecroisant et divorçant je fis semblant de prendre des notes, en esquissant un joli cochon engoncé dans un costard à rayures et étranglé par un nœud pap.

Quand vint mon tour je ne surpris personne en démontrant une fois de plus mon talent à brasser du vent avec peu de chose, ce qui dans mon esprit caricaturait à peine le contenu global de ces putains de réunions.

Le Président soupira, Martine Grecho installée près de lui en pleine prise de notes croisa les jambes, et j’eus la nette impression que mon inefficacité soulagea à ce moment là l’ensemble de mes collègues qui s’en trouvèrent comme par magie revalorisés.

C’était en quelque sorte une resucée hebdo de la tragédie du Mont des Oliviers dans laquelle j’avais été choisi pour incarner le meilleur rôle. Les doigts boudinés du Président avaient fini par se rejoindre et ils se frottait les mains nerveusement comme un Ponce Pilate excédé d’apercevoir chez son collaborateur à la fois un Judas doublé d’un hurluberlu . A mon front ceint d’une couronne de bévues et d’oublis, j’incarnais très certainement le rejeton de la divine Incompétence que la Providence avait jeté en travers de ses Weston derbies.

En général c’était toujours à cet instant précisément que je rêvais de gains pharaoniques, d’un billet de loterie gagnant qui me propulserait en plein milieu de la table de réunion et me transformerait en faune. Je sortirai ma flute de pan et vlan j’inonderais toute cette petitesse, cette mesquinerie par des jets d’urine tout azimut sur l’air de la chevauchée des Walkyries.

Le seul obstacle à surmonter pour que ce genre de scénario se réalise aurait été que je me mette à croire au hasard, à la chance et que je pénètre chez un buraliste pour remplir une grille ce qui ne représentait pas autre chose que le symbole absolu d’une défaite totale. Pourquoi ne pas aller à Lourdes aussi et boire de l’eau bénite pendant que j’y suis ?

La salle se vida lentement, Martine Grecho ferma la marche. En passant devant elle je tentais un mince sourire auquel elle ne répondit que par un regard bovin. Puis elle donna un tour de clef sec, et disparut au fond d’un couloir accompagnée d’un joli tintement de clochettes.

Je rejoignis mon bureau reposai la pile de dossiers exactement au même endroit où je l’avais laissée puis je bougeais la souris reliée mystérieusement à l’Azus préhistorique que la boite m’avait confié. L’écran de veille s’évanouit pour laisser jaillir sur le fond blanc de la messagerie pas moins d’une centaine d’intitulés en gras menaçants comme des idées noires. Je cliquai aussitôt pour réduire la fenêtre sur la barre des taches et ouvrai une nouvelle partie de Freecell. Avec un peu de pugnacité celle ci m’occuperait jusqu’à la pause déjeuner.

Bon an mal an je ne me plaignais pas. Ce job m’apportait un sacré répit depuis quelques mois et je m’enfonçais avec résignation dans la vie normale partagée par des millions de personnes, ce qui avait longtemps représenté pour moi une singularité effarante. J’avais fait les 400 coups plus d’une fois, traversé des pays, fréquenté des personnes de tout acabit, et ce sans parcimonie jusqu’au alentours de la trentaine.

Et puis soudain l’automne est devenu plus froid que les autres années, la crainte de gâcher ma vie est arrivée comme une bourrasque pour m’emporter vers cette boite d’intérim de la gare de l’Est. Il y avait bien un poste m’avait confié la chargée de clientèle avec un air entendu qui accompagna son 06. Un boulot de scribouillard dans un cabinet d’avocats à l’autre bout de la capitale. C’était une bonne occasion pour me replonger dans un quotidien plus classique, moins interlope, d’autant que les horaires ne crèveraient pas ce que je considérais comme la seule bouée de sauvetage à laquelle je m’agrippais, mon obsession de devenir un grand écrivain.

Au final je ne quittais décidemment pas cette vision du mont des oliviers, que ce soit dans ma vie aventureuse passée ou dans cette existence que j’espérais normale il y avait ce lien sacrificiel qui m’obligeait à me considérer comme un juif errant, une sorte d’élu, et ce même lorsque je décidais de mettre de l’eau dans mon vin, surtout lorsque je m’essayais à la modestie. Il fallait toujours que je parvienne à modifier la réalité, ce qui m’en arrivait, que je la malaxe pour me l’accaparer et qu’elle m’aide à faire de moi-même soit un héros soit une victime extraordinaire.

En en prenant conscience j’ai passé de sales quarts d’heure. J’ai visité un paquets de trente sixième dessous innombrables et ce d’autant que ma fierté, mon orgueil, mon imagination ne parvenaient pas à accepter que tout cela n’était qu’une sorte de pansement sur une jambe de bois. De la case grand écrivain en devenir je passais régulièrement à la catégorie dernier des cons. A bien y penser c’était encore briguer une place exceptionnelle que je ne méritais certainement pas au bout du compte.

Je crois qu’à partir de cette prise de conscience, j’ai arrêté totalement de me rendre à la machine à café , j’ai même arrêté de travailler dans cette boite quelques semaines plus tard, je désirais prendre ma vie en main, en faire quelque chose , arrêter de divaguer.

J’ai pris cette année là un sacré coup de vieux qui me flanqua le blues au moins durant 6 mois. Et puis j’ai fini par me dire que tout cela était parfaitement injuste, que je ne méritais vraiment pas ça et je suis vite reparti vers ma vie loufoque et mon rêve d’écriture. En y ajoutant l’alcool -une bouteille de Balantines par jour.

Même si c’était une illusion elle me permettait malgré tout d’endurer la médiocrité ambiante qui ne cesse jamais de me sauter au visage à tous les coins de rue et mieux, d’en faire comme de la banalité de profondes sources d’inspiration à venir, quelque chose dans le voisinage du merveilleux.

Huile sur toile format 24×30 cm Patrick Blanchon 2021

2 réflexions sur “Le mont des Oliviers.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.