Concevoir et énoncer

Il y a toujours quelque chose d’extrêmement rébarbatif à concevoir quoi que ce soit pour m’atteler par la suite à l’énoncer. Ce qui m’aura toujours manqué pourrait se résumer par une inaptitude à croire en la notion de contrôle, de maîtrise et de profit qui en découle pour mes contemporains la plupart du temps.

Si au moins j’avais la plus petite idée neuve concernant cet immense terrain vague qui s’étire à l’infini entre concevoir et énoncer, celle ci représenterait un graal. Si je pouvais voir autre chose qu’un chantier perpétuel dirigé par l’ennui, ce serait, une révolution, une redécouverte de la roue ou du feu. Je me gobergerais d’avoir enfin découvert que je tourne en rond.

Ce qui est une perte de temps magnifique conduisant vers l’essence même du superfétatoire.

Tous ces grands fleuves, ces rivières et ruisseaux lorsqu’on les remonte avec acharnement pour trouver leur source, cela n’est rien à coté de la découverte de la source qui aura produit un tel réseau hydrographique. Un tout petit défaut dans la roche par lequel s’écoule un filet d’eau.

De quoi rire, pleurer s’ébaubir, se navrer.

Mais ce n’est qu’un point de vue de la même valeur que la paire de lunettes que je porte pour oublier la presbytie.

Un prisme de vanité qui ne produit pas autre chose que du vain, de l’à quoi bon. Un cataplasme pour recouvrir une plaie qui décidemment ne parvient pas à cicatriser. Une plaie en outre probablement fictive comme tant d’autres.

Et tout cela vient encore en amont d’une éducation dans laquelle la notion de jeu est absente. Il faut toujours un responsable, que ce soit les autres, la fatalité, le destin, ou à défaut moi-même. Souvent moi-même par pure facilité ou paresse au bout du compte.

Si le but est clair, on peut le situer, établir une route, une cartographie des diverses étapes obligées pour y parvenir.

Toute la difficulté réside dans la toute première condition de la proposition.

Car ce n’est jamais vraiment clair. Il y a toujours quelques ombres au tableau et qui m’attirent invariablement pour ne pas sombrer dans l’éblouissement de cette limpidité première.

Je pourrais encore me trouver milles raisons milles excuses.

Le regard de ma mère qui se détache soudain du mien après l’ éblouissement emportant avec lui le peu de ce que je parviens péniblement à être. Et ce pas seulement une fois, pas de façon fortuite, mais avec une régularité de métronome. Un flot d’amour qui se déverse sensé étancher toutes les soifs qui disparait régulièrement à date fixe et me laisse vide, exsangue. Un flot d’amour qui peu à peu par la pollution de l’attente et du manque se transforme en cascade de ressentiment, puis de haine. Une sensation puissante autant que cet amour qui me ferait retrouver une consistance par la bande.

Je pourrais aussi en vouloir à la destinée qui m’a fait naitre de façon prématurée en m’isolant dans une couveuse durant des semaines.

La façon finalement dont je m’acharnerais à trouver des raisons, des responsables sera toujours une impasse.

Je reviendrai toujours au même point. A cette difficulté cet obstacle insurmontable, ce no man’s land entre concevoir et énoncer.

Ce handicap puisque j’ai fini par le considérer ainsi m’a toujours entrainé à jouer les plus mauvais rôles en groupe, à devenir un fauteur de troubles, un empêcheur de tourner en rond. Ce que j’avais repéré au plus profond de moi et qui me paraissait être une anomalie me procurait une vision déformée de tout ce qui pouvait m’entourer. La jalousie, le désespoir, et le désir d’être accepté, je les ai poussés jusqu’à leurs limites maximum, au début par ignorance, puis par jeu, comme si soudain j’avais découvert un pouvoir de scissiparité. J’ai fabriqué un personnage, une sorte de pantin que j’envoyais au charbon se frotter à la vie que l’on nomme réelle et qui n’aura servi qu’à me permettre depuis un point reculé, inatteignable à quiconque, d’examiner le moindre rouage de cette magnifique mécanique des illusions communes.

Revisiter les mots et leur contenu m’aura été d’un grand secours au fond de cette solitude et grâce à tout ce que j’ai pu glaner dans ce frottement de la marionnette avec le monde, dans tous les naufrages où je l’ai jetée j’ai découvert des filons qui me paraissaient inépuisables. Inépuisables surtout en matière de doutes, de certitudes, ce qui m’aura aussi permis de comprendre l’importance du fameux point de vue dont je parlais plus haut.

Pénétrer dans les lieux communs pour soudain les transformer en quelque chose de singulier. Je pourrais aussi considérer cette prétention à ne vouloir toujours voir que du singulier. A un tel point et ce depuis l’enfance que le moindre caillou, le moindre brin d’herbe, tout ce que la communauté à laquelle j’appartenais considérais banal, il fallait que je m’en empare pour le métamorphoser en extraordinaire. Puis subir les lazzis les quolibets et le mépris général que l’on adresse généralement aux êtres différents, à ce que l’on ne comprend pas, que l’on redoute et donc rabaisse par facilité.

Je n’ai jamais demandé tout cela. J’aurais adoré être un enfant comme tous les autres, aussi cruel, insouciant, généreux, naïf et heureux de tout oublier dans le jeu collectif. Ce qui m’extirpa de cette vie quotidienne rêvée ce fut la violence physique et verbale de mes parents. J’ai du à un moment me résigner à considérer la cruauté et la bêtise , la leur comme la mienne comme une norme bien plus tangible que tout ce que l’on me présentait à l’extérieur de cette sphère intime.

Nul ne pouvait comprendre ce que je vivais à cette époque. Je ne m’en serais d’ailleurs jamais ouvert à quiconque, pas même à mon meilleur ami face auquel j’affichais un masque de gamin normal. Cette confiance dont la notion semblait si essentielle dans les livres, dans les récits de tout bord, j’en manquais totalement a la fois dans le monde et surtout en moi-même. La seule chose que j’avais trouvée et qui me paraissait compenser cette absence de confiance dans mon esprit enfantin était de me retrouver seul autant que je le pouvais pour imaginer, rêver, me raconter des histoires la plupart du temps à partir d’un rien.

Il ‘n’y avait pas d’opération complexe à réaliser entre la conception et la réalisation à cette époque ou du moins j’ignorais totalement ce que signifiait surtout le mot réalisation. Je n’en ressentais pas d’intérêt, concevoir me suffisait. Je ne cessais pas de concevoir des histoires et ensuite ma marionnette se chargeait de les expérimenter.

C’est ainsi que j’ai découvert la possibilité de mentir comme un arracheur de dents, de voler comme l’un des 40 voleurs à la poursuite d’Ali Baba, de haïr comme Ulysse décochant ses flèches sur tous les prétendants assaillant Pénélope, De propulser des boulettes de papier grâce au tube d’un stylo Bic sur les lunettes de la directrice de l’école primaire que je fréquentais et tout un joli tas de péripéties encore. Sans oublier surtout cette obsession de tomber amoureux de filles inatteignables. Evidemment.

ça ne s’est guère arrangé par la suite.

« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ».

Citation reçue plusieurs fois en pleine figure avec le fatras de mes rédactions scolaires. J’ai toujours eut ce don pour désordonner le fond de ma pensée à seule fin de ne pas me montrer trop cruel, trop méchant, trop lucide. En affichant un désordre évident j’échappais souvent à la félicitation, au malaise d’être cité en exemple, comme à la vindicte et à l’admiration de mes camarades.

Le désordre possède cette vertu d’être tellement banal que j’y ai trouvé comme une sorte de lueur susceptible de me mener au plus tranquille des anonymats. Cancre parmi les cancres, puis employé parmi d’autre employés , je ne me serais distingué dans ma vie que sous l’emprise de la fièvre, de la maladie, c’est à dire en dehors de mon état naturel.

C’est que très tôt l’ordre que l’on me rabâchait me sembla être le fruit de tant de confusion et de non dit qu’il ne pouvait m’apparaitre qu’à la façon d’un faux nez dans un univers de faux semblants à peine correctement ajustés.

Cependant je concevais énormément de choses déjà petit enfant. J’en ai conservé des souvenirs limpides, intacts. Si j’avais mener à bien tout ce que j’avais pu ainsi concevoir, je crois bien qu’on aurait remis la peine de mort rien que pour m’éliminer à tout jamais, du moins après les années 80. Car auparavant on me prophétisa à multiples reprises des histoires de guillotine comme de jugement dernier.

Mes parents que j’avais surpris par ma malignité et qui ne cessaient plus de s’en plaindre quand ils ne s’en désolaient pas, me placèrent presque aussitôt à la marge d’une éducation sensée devenir normale. Pour expulser les nombreux démons dont ils avaient minutieusement relevé la présence, ils n’y allèrent pas par quatre chemin. Il faut battre le fer quand il est chaud ! ça n’a jamais vraiment trainé.

Les coups et les insultes malheureusement ne me firent pas plier, et au contraire renforcèrent plus encore mon obstination à me tenir dans le désordre, la confusion, et la malversation en tous genres. Perdu pour le genre humain d’après les dires, il valait mieux entretenir un commerce avec les forces démoniaques plutôt que de perpétuellement se lamenter sur son propre sort.

Je concevais les pires tours pendables, mais au moment de les mettre en œuvre, le désordre et la velléité s’emparaient soudain de moi comme une sorte de bouée de sauvetage à laquelle s’agrippe le naufragé.

Cette dichotomie finit par être gênante, et c’est à l’âge de raison que je créais soudain un double de moi, plus par dépit qu’autre chose. Il y eut l’affreux jojo qu’on ne voyait pas car il se dissimulait derrière l’imbécile heureux toujours très adroitement.

Je ne sais plus vraiment pourquoi j’en suis venu à parler de tout ça.

Je ne l’ai pas conçu au préalable, c’est arrivé comme beaucoup de choses dans ma vie, comme un cheveu sur la soupe. J’admets que cela peut être déconcertant pour bon nombre de lecteurs qui éprouvent le besoin de repérer une suite dans les idées. Je suis évidemment désolé pour ceux là.

Huile sur toile 24×30 cm

Ces derniers jours je me suis réfugié dans la création de petits formats à l’huile. Je fabrique une gamme de couleurs sur ma palette à l’aide de très peu de couleurs que je malaxe entre elles pour en extirper des nuances de gris colorés. Ensuite je ne réfléchis pas, je prend mon couteau et je me lance dans l’espace. Ce qui m’importe ? le plaisir tout simplement, le jeu comme l’éprouvent je crois les enfants . Si je puis me dire handicapé d’une chose encore en toute objectivité cette fois, c’est de n’avoir pas assez pris de plaisir à jouer vraiment dans mon enfance comme n’importe quel enfant sans soucis.

2 réflexions sur “Concevoir et énoncer

  1. Bon jour Patrick,
    Étrange. J’ai l’impression de lire ma biographie … même s’il manque deux ou trois choses … vous êtes de ce « côté » peinture ce que je suis de ce « côté » écriture …
    Max-Louis

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.