Les désirs

Harry désormais partageait la pause repas avec ses coreligionnaires. Et bien que ce fut pour lui une véritable torture, le désir de se rapprocher de la petite rousse, Sophie, l’emporta. Une fois de plus constatait- il, il se retrouvait confronté à ses contradictions sans savoir vraiment comment s’en dépêtrer.

C’est l’animateur du stage, Christian, qui lui donnera les clefs l’après-midi même en invoquant la notion de désir conscient et inconscient.

Un exemple ?

Beaucoup de personnes recherchent la gloire, la célébrité ( désir conscient) mais dans le fond ils sont agoraphobes, ils détestent la foule, parfois même l’ensemble de leurs contemporains, et parmi eux nul doute que certaines ou certains préfèreraient qu’une bombe atomique ait tout dévasté de l’humanité. Imaginer un peu …se retrouver enfin seul et peinard pour tranquillement se rendre dans ce qui reste de supermarché, de boutiques de luxe, sans plus avoir à passer à la caisse. ( désir inconscient)

Je vous laisse méditer cela quelques instants ajouta t’il en croisant les bras puis les décroisant pour finir par ne plus se concentrer visiblement que sur les ongles de sa main gauche.

Tout cela pour parler de la congruence évidemment. C’est à dire cet effort d’honnêteté vis à vis de soi-même, qui alignerait nos valeurs avec nos actes et nos pensées.

Un sujet éminemment passionnant qui n’empêcha nullement Harry de bailler discrètement une bonne dizaine de fois et de se sentir soulagé lorsqu’enfin l’animateur les libéra en fin de journée.

Finalement pourquoi s’était-il inscrit à ce stage ? pourquoi s’intéresser au développement personnel ? Il alluma le contact de la Twingo et en roulant au pas pour sortir du parking , il se senti encore plus soulagé d’avoir découvert un sujet de réflexion pour le chemin du retour.

Admettons que je veuille apprendre quoique ce soit dans ce domaine, je pourrais invoquer l’envie de me sortir de ma timidité chronique par exemple, est ce vraiment la raison principale ou bien y a t’il d’autres raisons plus profondes que je ne m’avoue pas ? Puis ses pensées dérivèrent à nouveau vers la plastique de Sophie et notamment sur la commissure de ses lèvres qu’il avaient longuement observée durant le déjeuner.

La façon dont les gens utilisent leurs bouches pour se nourrir avait toujours été un indice important pour Harry. Il s’en rendait compte soudain. C’était tout à fait le genre de choses à retenir et à noter sur son journal de bord aussitôt qu’il serait de retour chez lui.

Enfin ses pensées dérivèrent encore plus avant vers la texture laiteuse de la peau de Sophie, vers le lobe de l’oreille qui avait également accaparé une bonne partie de son attention au cours de cette journée de stage. Et enfin évidemment tout le reste fut passé au crible durant le reste du trajet.

En gravissant les sept étages qui le conduisaient à son appartement, il fut assailli par des images érotiques, voire pornographiques. Le désespoir accompagnait le petit film qu’il se faisait. Et si dans le fond il s’était juste inscrit à ce stage pour rencontrer des femmes dans un cadre extraordinaire afin de laisser libre cours à sa libido dévastée ?

C’est sur cette dernière trouvaille qu’il décida de s’endormir. Un sommeil agité naturellement ponctué de gémissements et d’encouragements qu’une géante rousse à la peau laiteuse émettait en ondulant de tout son long.

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Jim se curait le nez depuis quelques minutes lorsqu’il entendit le passage des camions poubelles tout en bas de l’immeuble. Il regarda les sacs poubelle qui s’accumulaient depuis quelques temps près du coin cuisine de sa piaule et décida que c’était maintenant ou jamais. A Paris il n’était pas rare que l’on découvre des cadavres en raison des plaintes des voisins quant aux odeurs.

L’idée que l’on vienne frapper à sa porte pour voir s’il était mort l’effraya d’un coup et il bondit hors de sa chaise, s’empara des sacs plastique, puis sortit de la chambre , descendit les escaliers quatre à quatre pour rejoindre la rue. Le camion arrivait juste à sa hauteur et il balança les sacs directement dans la benne.

Il serait remonté aussitôt si ce n’avait été une si belle journée qui s’annonçait . Il se décida à pousser jusqu’à la rue Custine pour prendre un café. Les platanes avaient recouvré leurs feuillages, il y avait dans l’air une odeur d’essence et de pralines grillées. Jim respira à plein poumons et se dit que c’était vraiment ce genre de sensation qui importait pour lui. Se sentir libre, seul et libre et gouter de tout son saoul à cette liberté comme à cette solitude dans cette rue particulière sur laquelle il avait jeté son dévolu quelques semaines plus tôt.

Les bistrots qui sortaient leurs terrasses, l’eau étincelante filant dans les caniveaux, un ciel bleu au dessus des façades et des toits des immeubles, une luminosité particulière accompagnaient les odeurs de la rue, tout paraissait converger exactement vers le centre névralgique de son rêve, ce personnage d’écrivain qu’il avait peu à peu construit grâce à John Fante, Henri Miller, Bukowski, Stendhal et Dostoïevski.

Pour rêver des choses extraordinaires il s’était crée une existence pire qu’ordinaire, que n’importe qui d’autre que lui aurait pu considérer misérable. En remuant son café il se demanda pourquoi il mettait autant d’acharnement à refuser de vivre comme tout le monde et il vit passer soudain une ombre sur la façade d’en face, un nuage qui obscurcissait le ciel soudainement. Il jeta un coup d’œil à sa montre, laissa la monnaie sur le ticket de caisse pour clouer celui ci en cas de coup de vent, puis il regagna l’hôtel, monta les escaliers sans hâte et referma la porte doucement derrière lui pour ne pas faire de bruit. Quelque chose s’était mis en travers de son enthousiasme et il fallait qu’il noircisse un bon paquet de feuilles afin de tenter d’en avoir le cœur net.

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Eva Klepper n’avait envie de rien. Elle avait laissé un message quelques minutes plus tôt sur le répondeur de la boite pour se porter pâle. Cela n’avait pas du tout été prémédité, elle avait décroché l’appareil comme elle avait mis en route la cafetière. Et le plus étonnant c’est qu’elle n’éprouvait aucune honte, aucune culpabilité particulière. Elle avait bien le droit de prendre une journée après tout, était-t ‘elle si essentielle que cela ? Les gens indispensables peuplent les cimetières, c’était cette dernière pensée qui l’avait aidée à formuler le message laconique sur le répondeur de la boite.

L’appartement était d’une propreté chirurgicale. Elle ne s’était pas ménagée la veille jusque tard dans la soirée pour tout briquer, tout effacer, la moindre trace qui pourrait lui rappeler Bob le mollusque qu’elle venait tout juste d’éjecter.

A un moment elle regarda le canapé, éprouva une légère crainte comme les petites filles qui jouent à se faire peur toutes seules, puis voyant celui ci désert elle en éprouva une joie soudaine. Un peu exagérée sans doute se dit-elle.

Elle se dirigea vers le canapé et s’assit. Elle n’aurait pu dire ce qui clochait vraiment. Par la fenêtre la lumière du printemps pénétrait à flot, elle gagnait bien sa vie, elle était encore potable physiquement, sans trop de douleur articulaire à 50 ans passés ce qui n’est pas négligeable, et elle venait de flanquer dehors une ambiguïté qui la taraudait depuis des semaines. Un homme enfant qui n’avait eu de cesse de lui renvoyer d’elle même l’image d’une maman un peu pute.

Eva n’avait jamais voulu avoir d’enfant. Seul sa carrière comptait du moins c’est ce qu’elle s’était toujours efforcé de croire. Cela lui avait permis d’évacuer bon nombre de questions en suspens et qui désormais avec le retour du printemps cette année là précisément revenaient à la charge.

Finalement elle n’était pas bien loin de céder à une vision dérisoire de sa vie qui a première vue ne lui renvoyait que son égoïsme.

Bon ce n’est vraiment pas le moment de se laisser aller se dit elle en sautant sur ses jambes. Te laisse pas abattre ma vieille, elle se rendit à la salle de bain, se refit une beauté, ce qui n’était pas si difficile qu’elle l’aurait cru quelques minutes auparavant, puis elle enfila un jean, des tennis et acheva de compléter sa tenue sport avec un sweet.

Sport et jeune, abordable quoi.. elle esquissa un sourire face au miroir de l’entrée, puis elle sortit de chez elle avec la ferme intention de se remettre en chasse malgré tous les signaux cardiaques qu’elle se hâta de balayer en refermant la porte de l’ascenseur.

Enfin parvenu sur le trottoir de la rue Custine où elle vivait, elle était redevenue cette guerrière, cette amazone prête à lutter contre tous les petits désagréments de l’existence, à croquer la vie à pleine bouche, en lui roulant une pelle au besoin.

huile sur toile 20×30 cm Patrick Blanchon 2021