Réaliser

Il y a toujours quelque chose de surprenant lorsqu’on réalise quelque chose. C’est le résultat. Enfin je parle pour moi évidemment. Notamment dans le domaine artistique, parce que c’est détaché de l’utile je crois. Si je fais un mur, j’éprouve la même sensation d’étrangeté qu’un tableau, mais cette sensation se noie presque aussitôt dans l’aspect « pratique », généralement la raison pour laquelle ce mur a été construit. Pourtant elle existe tout autant. La différence réside dans ce face à face avec la chose terminée. On pourrait dire que ça me regarde plus ou moins intensément, mais ça me regarde toujours. Une sorte d’hypnose si l’on veut dont on se débarrasserait rapidement pour vaquer de l’utile à l’utile, alors que dans le domaine de l’art, il me semble que ce serait pour aller vers plus d’inutile encore, pour tenter de toucher même parfois le fond de l’inutilité.

Car peut-on vraiment imaginer que de poser des lignes, des taches de couleur sur du coton, du papier ou du lin soit quelque chose qui fasse véritablement progresser le monde ? Je l’ai cru puis j’en ai douté énormément de fois au cours de ma carrière. N’y a t’il pas quelque chose de dérisoire à considérer le résultat lorsqu’on imagine la journée de travail d’un ouvrier à la chaine, d’un employé de bureau qui s’emmerde souvent la journée entière pour un salaire qui ne pourra jamais être à la hauteur de tout ce temps perdu pour eux, même si au final tout le monde se dit c’est pour le bien de ma famille, de l’économie de la boite, du pays, afin de se consoler de leur aliénation.

Evidemment non ce n’est pas vraiment comparable au premier abord. Et si je me suis souvent moqué du terme d’artiste me concernant, c’est parce que j’ai été moi aussi un de ces ouvriers, un de ces employés, au travers des milles et un métiers que j’ai dû effectuer pour me rendre utile, je me souviens aussi de l’ennui que j’ai dû traverser si souvent en les effectuant.

Mais réaliser un dessin, une peinture, parvenir à un résultat, à ce quelque chose qu’on réalise, que l’on place à distance de soi et qui nous regarde et ce même si on a conscience que c’est parfaitement dérisoire, parfaitement inutile au monde, cela recrée un lien avec une réalité.

Je ne saurais pas décrire cette réalité, d’autres s’en chargent extrêmement bien en utilisant la science ou le délire, tout ce que je sais c’est qu’elle existe, elle est presque palpable dans les dessins, les peintures que je parviens à extraire de moi-même et que j’accroche ensuite sur un mur pour me détacher d’une impression première. Impression d’insatisfaction bien souvent.

Cette insatisfaction en y réfléchissant un peu je crois qu’elle vient du constat qu’un dessin, une peinture ne peut être considérée par moi de la même teneur qu’une journée de travail comme tout le monde. Cette gène a entrainé un tas de difficultés, d’entraves pour me considérer comme un artiste, une sorte de pudeur que j’ai aussi confondu avec le fait d’être timoré.

Peut-être que tout cela est dû encore une fois à l’éducation, à considérer qu’il existe une frontière entre utile et inutile, et une grande confusion sur la notion de capital.

Le seul capital dont je n’ai jamais si bien disposé c’est tout ce temps qu’il m’aura fallu pour comprendre à la fin qu’un mur, une formule mathématique, un champs qui produit des récoltes, un dessin ou une peinture, ne sont qu’une seule et même chose. Ce sont des réalisations, qui une fois en dehors de nous sont exposées au monde, au regard du monde. Ensuite chacun s’affaire à leur trouver une raison, une utilité selon le point de vue qui nous appartient, une histoire personnelle ou collective, ce qui au bout du compte n’est qu’une fiction.

Comprendre le réel par la fiction ,n’est ce pas ce que l’on fabrique du matin au soir ? Cependant quelque soit la teneur, l’habileté, l’art lui-même avec lesquels on réalise toutes ces choses, que l’on se raconte toutes ces histoires, rien ne remplace ce choc, ce silence qui surgit entre la chose réalisée et celle ou celui qui la réalise.

C’est surtout lorsqu’on renonce à toute explication bien souvent que cette confrontation est la plus intense. Reste à savoir si l’intensité seule est suffisante, elle ne le sera jamais tant que nous aurons peur de l’émotion qui surgit de ce silence et sur laquelle nous poserons des mots, des montagnes de mots pour tenter de nous l’expliquer, de nous en rapprocher comme pour la repousser ou pour la fuir.

huile sur bois format 20×20 cm Patrick Blanchon 2021

4 réflexions sur “Réaliser

  1. J’ai beaucoup aimé cette réflexion, cela me parle bien sûr, le sujet de l’utile et de l’inutile …. il y a tant a dire ou à ne pas dire ! Merci Patrick d’avoir partagé cette  » intime  » réflexion.

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