L’art de s’emmêler les pinceaux

Le peintre au beau milieu de son atelier éprouve une angoisse. Ce n’est pas du tout prévu puisque il a bien dormi, puisque la veille il a pris cette décision de se coucher de bonne heure.

Au saut du lit la tête semble dispose, les idées claires, et ,événement exceptionnel, il constate en se levant qu’il n’a mal nulle part .

Pourquoi alors éprouver cette angoisse et cette paralysie générale, quelques secondes après avoir franchi le seuil de l’atelier ?

Ce premier pourquoi est important et mérite de s’arrêter sur lui quelques instants.

Objectivement il n’y a pas de raison. Cette angoisse est irrationnelle à première vue. Normalement il pourrait la balayer aussitôt qu’elle surgit en se souvenant des priorités qu’il s’est fixées. Mais le peintre ne peut s’engouffrer dans cette issue. Il cherche vaguement les fameuses priorités et ne les retrouve pas.

Il lui faut cependant tenter de faire un petit effort allons.

Pourquoi suis je entré dans l’atelier en pleine nuit après 6 heures de sommeil au terme desquelles je me sentais frais comme un gardon ? Eh mais c’est pour peindre évidemment se répond t’il aussitôt avec un léger agacement tout de même car ses toutes premières pensées en buvant son café il s’en souvient étaient de bonnes pensées, des pensées tout à fait positives, des pensées qui le conduiraient aussi surement que 2 et 2 font 4, à s’installer devant son chevalet, à s’emparer d’un châssis neuf et à éprouver cette joie de tartiner la surface de la toile de belles couleurs.

Le peintre se souvenait- il, parmi toutes ces pensées positives, d’une seule une pensée intruse qui se serait subrepticement introduite pour enrayer les rouages de cette belle mécanique ? Une pensée qui n’avait rien à voir avec toutes les autres et qu’il aurait laissée pourrir toutes les autres par négligence ?

Et était-ce par mégarde tant que ça ? Ne pouvait-il pas se considérer lui-même comme le seul responsable de s’être ainsi laissé fléchir ?

Réfléchir était un pansement, un baume qu’il déposait sur la démangeaison qu’est souvent l’angoisse. Certains se grattent, d’autres ont besoin de cliquer sur leur ordi, d’autres réfléchissent par pur reflexe.

Merde tout allait bien c’est complètement irrationnel !

Est ce que je crois à l’irrationnel ? Est ce que je vais me laisser ainsi bouffer la tête par cette angoisse qui me tombe dessus sans prévenir ?

Le peintre décida de s’asseoir pour mieux prendre le taureau par les cornes.

Récapitulons déclara t’il a voix haute.

La chatte leva mollement la tête pour le regarder puis la reposa sur le coussin non s’en s’être voluptueusement étirée de tout son long sur celui-ci. Seule une oreille à la perpendiculaire indiquait un vague intérêt pour les divagations de l’homme assit désormais sur son tabouret.

Pourquoi cette angoisse ? continuait t’il tel un rabbin au pied du mur, en espérant recevoir une réponse visiblement. Mais seul l’écho lui revint.

La pièce était grande et peu meublée, quelques jours auparavant il avait effectué un rangement important des lieux, ôté toutes les toiles des murs, remisées celles qui d’ordinaire reste retournées contre les parois durant des semaines, rangé tous les pots, les crayons, les fusains, les tubes de peinture. Chaque chose à sa place, une place pour chaque chose.

« Chaque chose à sa place, une place pour chaque chose… » Et soudain il se souvint d’une petite affichette où il avait lu cette phrase. C’était il y a bien longtemps. Il était encore enfant et son grand père l’emmenait dans son vieux tube chez son copain brocanteur du 14ème.

Il se souvenait de ce hangar très vaste mais encombré de bric et de broc, un désordre scarifié de sentiers bizarres qu’il empruntait pour s’enfoncer dans le pèle mêle. Une vraie jungle où la curiosité seule servait de machette pour se frayer un chemin.

Sur un mur, une affichette qui avait dû être blanche pendait de traviole à un clou. Lorsque le peintre gamin l’avait déchiffrée il avait éprouvé quelque chose de bizarre. Il ne connaissait pas le mot à l’époque évidemment mais désormais il pouvait classer cet évènement comme un paradoxe.

Ou bien avec une promesse non tenue.

la raison de son angoisse sur laquelle il tentait de poser le doigt se défilait tout autant que la certitude à exprimer la véritable teneur de ce souvenir.

Le paradoxe et la trahison continuaient ainsi à cheminer comme un poison dans son esprit.

Reprenons se reprend le peintre.

L’oreille de la chatte à angle droit s’affaisse doucement. Elle ronronne.

Je me lève en pleine forme, tout va bien, me voici motivé pour me rendre à l’atelier et peindre et tout à coup je suis paralysé par une angoisse, je m’assois sur le tabouret pour réfléchir à la raison de cette fichue angoisse que je laisse m’envahir sans trop broncher et je me souviens d’une scène qui s’est produite il y a des années à l’époque où j’étais gamin. Dans ce souvenir le bordel côtoie une injonction de clarté que quelqu’un visiblement aura trahie.

Pourquoi faut il toujours que quelque chose se mette en travers ? ajoute le peintre, énervé.

Son regard dérive vers une étagère qu’il n’a pas rangée. Le seul endroit où subsiste le désordre et où il constate une accumulation de pots où sont stockés ses pinceaux. Il y en a des dizaines de toutes tailles, et il le sait bon nombre d’entre eux sont désormais fichus, trop durs pour s’en servir car il a été négligent. Il n’a pas pris la peine de les nettoyer en temps et en heure, les poils englués dans la peinture à l’huile ont séchés durant des jours et ils sont d’une dureté terrible désormais. Tous ces pinceaux lui rappelle les têtes réduites collectionnées par un Jivaro.

Il a un peu honte. Pourtant au lieu de les jeter une bonne fois pour toutes, s’en débarrasser, il les a conservés.

Pourquoi conserver cette étagère en désordre, tous ces outils inutilisables sinon pour se souvenir de cette négligence comme une sorte de trophée ?

Ce ne peut pas être autre chose qu’un trophée sinon pourquoi les conserver ? C’est à dire que n’importe qui entrant dans l’atelier ne pourrait absolument pas se leurrer sur l’individu que je suis vraiment se dit-il , et surtout pas moi-même, je ne peux vraiment plus me leurrer.

Quelqu’un d’imparfait, quelqu’un qui ne sait pas prendre soin. Ce coin de bordel est un message adressé au tout venant pour ne pas se tromper sur son compte. Et lui comme n’importe quel autre n’appartient il pas à cette catégorie ? Le peintre est un tout venant au tout venant.

Le peintre examine ses derniers travaux laissés sur la grande table de l’atelier. Ce sont des travaux sur papier réalisés au couteau à l’aide de couleurs à l’huile. Ces derniers temps il s’est contraint à explorer des gammes de couleurs, des gris colorés. Il n’a pas de thème, pas de sujet, il a décidé de mettre de coté tout ça pour ne se concentrer que sur les harmonies de couleurs. Il dépose des taches sur le papier avec plus ou moins d’épaisseur, et de façon aléatoire.

Pourquoi une telle démarche se demande t’il ? Pourquoi ce refuge dans l’exécution de petits formats alors qu’on lui demande par ailleurs des grands formats. Il a plusieurs collectionneurs qui n’attendent que ça, mais il ne s’y résout pas. Durant quelques instant il pense à ses sommes d’argent qu’il pourrait obtenir avec peu d’effort et qui lui permettraient de résoudre quantité de petits tracas. Mais non visiblement on ne peut pas appeler ça une priorité.

Tout ce qu’il pense avoir peint jusqu’à ces derniers jours il se dit que ce n’est que de la merde, ce n’est pas lui, ça ne lui appartient pas vraiment. C’est plutôt une tentative pour prouver une habileté, un savoir faire, une dextérité, autant de termes qui lui semblent paradoxaux avec ce qu’il éprouve sur lui même à présent.

Malhonnêteté et négligence sont les mots qui accompagnent sa vision de la peinture. J’ai été malhonnête , négligent et probablement paresseux. Dans le fond j’ai toujours refusé d’être moi même voilà tout.

Pourquoi un tel refus ? Pourquoi se réfugier ainsi dans une peinture, un personnage qui n’est pas lui ?

Est ce pour plaire aux autres ou me plaire à moi même ? Une tentative de séduction ? Combler un manque profond par un mensonge de plus n’aura fait que creuser encore plus l’écart.

Ces derniers jours il a porté une attention encore plus accrue aux gamins dont il s’occupe dans les divers ateliers où il se rend.

Un ras le bol de cette tragédie, de ce drame que représente la peinture l’a entrainé à porter plus d’attention aux enfants.

Ils sont calmes, la situation ambiante est tellement anxiogène que ces moments de dessin et de peinture semblent les apaiser, ils sont heureux de se retrouver là dans ces ateliers, ils sont touchants de candeur, de naïveté et de bon sens aussi.

C’est certainement cette sensation que le peintre aimerait retrouver en lui. Ce grand sérieux du jeu, de l’amusement pour contrer toute les imbécilités de l’adulte, pour réajuster la responsabilité à son exact lieu. Pour retrouver une verticalité.

Lorsque chacune de ces séances avec les enfants s’achève, il n’a pas vu passer l’heure, à peine la peinture commence qu’elle se termine déjà et qu’il faut remettre tous ces artistes en herbe à leurs parents qui s’impatientent sur le seuil des locaux où il intervient. Que tout soit ok avant le couvre feu, que tout le monde puisse rentrer chez soi sans encombre.

Aucun parent ne pose la moindre question. Aucun ne demande à voir les travaux. Ils regardent leurs montres, leurs smartphone, invectivent les gamins qui parfois trainent pour qu’ils se hâtent de grimper dans leurs véhicules. Peut-être auront il encore le temps de se rendre chez un commerçant, peut-être arriveront ils à temps pour leur série préférée, pour un rendez vous de télétravail ? On en sait pas. Ils sont pressés d’enchainer c’est tout.

Comme une liste de taches que l’on biffe au fur et à mesure.

Cette angoisse a certainement quelque chose d’important à me dire, puisqu’elle déclenche autant de réflexions se dit le peintre.

Cependant il ne se réjouit pas pour autant. il sait comment on a l’impression de faire quelque chose en réfléchissant et comment la journée peut ainsi passer, rapidement pour parvenir au soir en nous laissant un gout amer et les mains vides.

Faire quelque chose absolument. Voilà peut être l’œil du cyclone. Le verbe qui répond à toutes les questions, qui surmonte toutes les angoisses si on y va avec bon cœur, si on ne cherche pas à tout prix l’art de s’emmêler à loisir les pinceaux.

Où donc me suis je arrêté hier se demande le peintre. Et comme s’il avait recouvré tous ses esprits, vaincu temporairement l’angoisse, il fabrique à nouveau des couleurs sur la palette et se jette dans le travail, dans l’instant perpétuel sans vraiment avoir d’autre but que d’explorer les harmonies de gris colorés qu’il découvre et dont il se réjouit comme un enfant.

Une réflexion sur “L’art de s’emmêler les pinceaux

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