Les faits rien que les faits

Eva s’était installée à la terrasse d’un café et regardait passer les gens. Elle tentait de découvrir qui chacun pouvait bien être afin de ne plus penser à qui elle pouvait être elle-même. C’était comme des bribes, des fragments qui probablement seraient puisés dans cette absence, ce vide de pensées personnelles qu’elle essaieraient ainsi de coller les uns aux autres dans l’espoir qu’elle savait vain d’obtenir une unité.

Un type venait de s’asseoir à la table voisine et elle le scanna de la tête aux pieds. La quarantaine, soigné, l’homme avait déplié le Monde et parcourait les gros titres en attendant le retour du serveur à qui elle l’avait entendu commander un café.

Eva ne put s’empêcher d’observer sa main gauche et vit qu’il portait une alliance. Puis elle consulta son smartphone et apprit qu’il était 10h du matin. Que pouvait bien faire ce type assit à la terrasse d’un café à 10h du matin ? Quel était son job ? En avait il un ? Habitait il le quartier, la ville ou venait il de plus loin, de banlieue, peut-être même de province ? En continuant à l’observer elle constata qu’il était concentré sur son journal, que son regard n’errait pas sur les femmes qui passaient à leur hauteur pour descendre les escaliers et rejoindre le cœur de la capitale. C’était une magnifique journée de printemps, les femmes étaient vêtues de tenues légères découvrant leurs jambes et leurs épaules. Eva savait que très peu d’hommes savent résister à la tentation de regarder, surtout les plus mariés.

Elle regretta d’avoir mis un haut à manches longues et un pantalon . Puis ses pensées dérivèrent vers une mère qui passait en poussant une poussette avec un bébé, et elle fut requinquée presque aussitôt. Sa carrière ne lui avait pas permise d’avoir d’enfant et elle s’accrochait encore à cette sensation agréable qui surgit à chaque validation d’ une décision murement réfléchie lorsque l’homme reposa sa tasse, se leva et parti.

Elle se retrouvait seule soudain à la terrasse de ce café de la rue Custine et elle en éprouva une sorte d’agacement . En regardant le dos de l’homme qui s’éloignait elle se demanda si ce type n’était pas tout simplement un goujat car il l’avait totalement ignorée, pas même un petit regard en biais. Ce manque d’attention flagrant acheva de lui permettre de ranger l’homme dans la catégorie des pauvres types, catégorie qui finissait par être la plus importante en matière d’hommes selon Eva.

Puis elle repensa à ce qui avait pu l’entrainer à s’inscrire à cette agence matrimoniale, puis à s’en désinscrire soit quelques jours après l’unique rendez vous auquel elle s’était rendue et dont elle était revenue avec une impression encore plus forte de solitude.

Un jeune homme s’installa à la même table que l’homme venait de quitter. Quel âge pouvait il avoir ? Entre 30 et 35 ans, de toutes évidences indifférent à sa tenue vestimentaire, jean et basquettes, chemise à col ouvert, manches roulées n’importe comment pour dégager de fins avant bras. Belle gueule, pas vraiment bien rasée. Une certaine vigueur inscrite dans les sourcils bien fournis, des lèvres indiquant un caractère généreux et sensuel. Les narines indiquaient aussi quelque chose d’animal mais quelque chose clochait. Une sorte de confusion dans ce visage et où la virilité et la féminité semblaient s’affronter, ne pas pouvoir décider d’une harmonie durable.

Il aurait pu être un fils si elle avait pu être mère. Puis elle chassa cette pensée presque aussitôt car une ombre soudaine tombée du ciel obscurcit la rue tout à coup. Elle leva la tête et par dessus les frondaisons des arbres elle vit un gros nuage stationner désormais. Il se mit à faire plus frais et elle eut l’impression de récupérer ce qu’elle avait perdu quelques instants plus tôt en pensant à ses manches longues, à son âge, à l’ignorance des hommes. Cette sensation lui redonna un regain de bonne humeur et elle se surprit à regarder le jeune homme avec bienveillance, presque de la tendresse. Ce conflit qu’elle avait décelé sur son visage lui rappelait sans doute son propre conflit, celui des genres dans lequel très tôt elle s’était sentie emprisonnée.

A 10h 15 elle appela le serveur, paya sans laisser de pourboire, prit son sac et quitta la terrasse d’un pas assuré pour rejoindre quelques portes plus loin l’adresse d’un homme qui l’attendait depuis une bonne dizaine de minutes déjà.

Elle décida de ne pas emprunter l’ascenseur et de gravir les quatre étages avec l’allure la plus normale possible pour ne pas parvenir au but totalement essoufflée.

Elle sonna et entra, puis avisa un magazine sur la table basse dont elle se saisit pour se donner une contenance lorsqu’il viendrait la chercher. Mais à peine allait t’elle s’asseoir qu’une porte s’ouvrit que celui ci apparut et silencieusement lui fit signe d’entrer.

Elle ne jugea pas opportun d’expliquer les raisons de son retard et il ne lui demanda rien non plus, sauf comment elle allait.

Comment allez vous aujourd’hui madame Klepper dit il en la regardant bien droit dans les yeux sans sourire.

C’est à ce moment là qu’elle sentit qu’elle ne pouvait plus mentir, ses épaules s’affaissèrent, sa poitrine fut en prise à des spasmes répétitifs et des larmes jaillirent soudain totalement incontrôlables. Eva Klepper essaya de se mettre en colère mais elle ne put y parvenir. Au lieu de cela elle fut horrifiée de s’entendre dire qu’elle n’allait pas bien du tout d’un ton enfantin.

Je suis totalement paumée lui jeta t’elle enfin au visage, voilà comment je vais parvint t’elle enfin par conclure en se reprenant.

Très bien madame Klepper, Eva… vous rappelez vous notre dernière conversation ? Ce qui est vrai, ce qui provient de l’imagination, et toute la confusion que cela peut entrainer… rappelez vous…

Donc concentrons nous sur les faits, seulement les faits, parce qu’on ne sait pas si tout le reste est vrai ou faux, vous le savez comme moi.

Quelques instants plus tard Eva retrouvait la rue, il faisait à nouveau beau. Elle se sentait calme et éprouva l’envie d’aller à nouveau s’installer à la terrasse du café qu’elle avait quitté avant sa séance. Le jeune homme était toujours là, elle se rendit compte qu’elle l’avait espéré. Leurs regards se croisèrent et ils se sourirent timidement.

Puis elle se demanda où elle voulait vraiment en arriver, elle détourna les yeux, sa mâchoire se crispa légèrement sous l’effet d’une tension des dents se resserrant les unes sur les autres et elle continua son chemin sans s’arrêter.

En rejoignant son appartement elle récapitula. Je suis une femme de 55 ans, célibataire, sans enfant, j’ai pris une journée de congés parce que je suis fatiguée et que j’éprouve le besoin de me reposer. J’ai fait beaucoup de bêtises à cause de mon excès d’imagination et pour dissimuler ma sensibilité dans un univers hostile. J’ai un bon emploi, je ne suis pas une imbécile, et si j’ai faim j’ai de quoi manger dans mon frigo. Voilà les faits et rien que les faits.

Gammes huile sur châssis bois 20×20 cm 2021 Patrick Blanchon

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