Bâtir sur du sable 1

Le jeune Alcofribas

Voici le jeune Alcofribas, 7ans déjà et presque obèse car il se goinfre de toutes les saletés qui passent à sa portée. Que ce soient les sodas, les gâteaux, les bonbons, il parait doué d’un sixième sens pour les retrouver dans toutes les cachettes où sa mère tente de les dissimuler, en vain. Tandis que l’une déploie des trésors d’ingéniosité pour dissimuler les choses, l’autre se donne comme but d’être tout aussi habile à les découvrir.

Et puis menteur avec ça. Il est capable de dire- ce n’est pas moi !-avec la bouche encore toute souillée de chocolat ou de confiture. Ce qui évidemment lui vaut des dérouillées magistrales et tout un tas de déboires collatéraux. Comme être privé de se rendre dans le jardin le jeudi, d’aller jouer avec son meilleur ami, ou encore d’avoir à copier cent fois tout un tas de règles pour devenir un type bien.

Cependant on a beau le secouer comme un cocotier dans tous les sens, lui affliger des torgnioles, le punir, rien n’y fait. A la première occasion Alcofribas recommence à fouiner, à voler et à mentir sans relâche.

Les parents sont désespérés, ils disent qu’ils ont tout essayé mais qu’il n’y a rien à faire : Alcofribas est un idiot voilà tout. Et bien sur Ils s’inquiètent souvent tout haut pour son avenir.

Ce n’est pas faute d’avoir tout essayé disent les parents à qui veut bien l’entendre.

Le père invente chaque semaine quelque chose de nouveau pour aider Alcofribas à prendre conscience de son état et l’améliorer.

Une semaine il a le poulailler à nettoyer de fond en comble, une autre les stères de bois à ranger dans les hangars à l’aide de la brouette, une autre fois encore il lui apprend à bécher la terre du jardin, à retirer les mauvaises herbes, à ratisser les feuilles mortes, à balayer les escaliers. Et quand tu auras terminé tu te rendras au lait de l’autre coté du champs, ajoute la mère, ou encore au village pour chercher le pain.

Et à chaque fois c’est la même chose Alcofribas bâcle toutes ces choses, et évidemment le père, la mère le grondent et à la fin à bout d’argument, vraiment désespérés ils le traitent d’idiot.

>Si tu n’éprouves pas l’envie naturelle de réaliser des tâches pour la maison c’est grave, car dans ce cas tu n’ apprendras à les faire que par peur voilà tout dit le père

Et il retire sa ceinture pour lui donner une bonne correction. C’est cela l’amour du père, aller jusqu’à battre son enfant comme plâtre pour lui enseigner les principes fondamentaux de l’existence.

Et ça marche toujours mais seulement durant quelques jours. Alcofribas sent qu’il y a quelque chose de fort dans cette relation mais il n’arrive pas à poser de mot dessus. Il tente de suivre les règles que l’on veut qu’il apprenne, mais quelques jours plus tard le naturel revient au galop et ce d’autant plus fort qu’il aura fait d’effort dans l’autre sens pour contrer ces fameux « penchants naturels ».

Alcofribas aussi a tenté de nombreuses choses. Il a tenté de s’insulter lui-même de nombreuses fois en se traitant d’incapable, de fils indigne, mais ça n’a pas donné grand chose. Il a tenté de croire dans le bon dieu en se disant qu’il était peut être une sorte de christ que l’on crucifiait toutes les semaines. Il a succombé à la passion tout comme lui d’ailleurs… mon père mon père pourquoi m’as tu abandonné etc. Il a même tenté de se planter des clous dans les paumes, mais la douleur l’a fait reculer. Lâche en plus pour couronner le tout.

Il a tenté de suivre les préceptes du catéchisme aussi, tu respecteras ton père et ta mère etc… mais respecter demandait encore un sacrée réflexion . Est ce que respecter et aimer ne sont qu’une seule et même chose ?

Et Alcofribas n’a pas trouvé de solution à cette question.

Parfois il croit la trouver ce qui n’est pas pareil que de la trouver pour de vrai, tout le monde sait cela.

C’est plus facile aussi pour lui de se dire que le père est méchant et qu’il prend plaisir à le secouer comme un cocotier ou le battre comme plâtre, que c’est son pire ennemi, l’ennemi public numéro 1 du monde d’Alcofribas.

Suivi d’ailleurs de près par la maman munie d’un martinet.

Suivi encore par un frère cadet à qui tout semble dû et rapidement pardonné et qui en plus est totalement débile, ne veut jamais jouer avec lui et préfère les jupes de sa mère.

Quelle enfance pourrie se dit Alcofribas, lorsqu’il grimpe sur le cerisier ou celui des voisins pour aller chiper des cerises.

Il n’arrive pas vraiment à savoir si tout vient de lui ou de sa famille.

Il est habité par le diable qui s’est insinué en lui par le doute.

D’ailleurs on ne cesse de lui rappeler

>Tu as le diable dans la peau !

Au fond de lui-même le jeune garçon hésite entre tuer le monde entier ou se tuer personnellement. Choix cornélien.

Alcofribas et le nœud Gordien

Il a lu cette histoire dans laquelle le grand roi Alexandre se trouve nez à nez avec le nœud Gordien dans la cité de Gordion. Après avoir cherché une solution pour le dénouer il tire son épée et le tranche d’un coup. Dans d’autres récits l’événement est toutefois plus nuancé car on dit aussi qu’Alexandre aurait pris le temps de dénouer le nœud patiemment.

Ainsi se dit Alcofribas il y a toujours plusieurs façons d’arriver à une vérité et on ne saura jamais qu’elle en soit vraiment une pour de bon.

C’est le même nœud complexe qui se trouve dans ma tête. Dois je le trancher d’un coup ou bien prendre un temps incalculable à tenter de le dénouer…?

Cependant la vie continue, Alcofribas tente de s’appliquer quelques jours, cherche des motivations surtout pour pouvoir s’appuyer sur celles ci mais elles sont perpétuellement changeantes. Tuer ou se tuer ces deux actes peuvent prendre tellement de formes diverses et variées qu’il adorerait posséder cette épée et pouvoir d’un coup trancher cette hésitation obsédante.

Au lieu de cela il se résigne à reproduire les mêmes choses invariablement. Découvrir les cachettes ont sont cachés les bonbons, voler, mentir, à la fois dans l’espoir d’être pris ou de n’être pas pris, il n’arrive pas à se décider une fois de plus sur le but de toutes ces choses.

Une fois, il a reçu trop de coups et d’insultes et il s’est senti proche de la solution. Il s’est évanouit tout simplement et c’était délicieux. C’était comme s’il était sorti de son corps et planait au dessus de la scène. Il pouvait voir chaque défaut des tommettes sur le sol de la cuisine, et aussi les méandres tortueux qui faisaient agir ses parents. Tout lui paru limpide, lumineux, comme si tout était absolument parfait au moment où la scène se produisait.

Tout n’était qu’amour, c’est à cette conclusion qu’il était arrivé en planant tout au fond de l’évanouissement. Et effectivement il éprouvait un immense soulagement, une légèreté et une liberté comme jamais il n’en avait connues à ce jour.

C’est sur ce postulat une fois réveillé et numérotant ses abattis douloureusement qu’il eut l’impression d’avoir enfin pu tranché le nœud Gordien, qu’il avait chassé de lui le diable et tous les doutes. Tout n’était qu’amour même si cela n’avait pas grand chose à voir avec l’amour dont les gens parlaient autour de lui la plupart du temps.

En poursuivant son raisonnement juché tout en haut du cerisier du jardin il observait les insectes courir sur les branches tout autour de lui. Alcofribas était émerveillé par les dessins qu’il pouvait déceler dans chacune de leurs trajectoires. Chaque fourmi, chaque bousier, chaque gendarme vaquant ainsi à ses occupations, se concentrant sur celles ci sans être le moins du monde victime du moindre doute.

Comme il aurait aimé être un de ces insectes, mais il n’était qu’un petit garçon face à un monde tellement compliqué auquel il tentait vainement de trouver un sens. L’amour alors lui apparut comme la clef de toutes les difficultés qu’il devrait résoudre.

Cependant que l’ayant trouvé cette clef cela ne résoudrait pas grand chose. C’était comme s’il avait trouvé n’importe quelle autre clef sur la route du village. Sans la serrure, tout le monde sait qu’une clef ne sert à rien du tout.

Bâtir sur du sable

Comment être absolument certain de ce qu’il avait découvert ? Alcofribas était maintenant sous les fondations de la grande maison de ses parents. Une sorte de vide sanitaire dans lequel il allait se réfugier lorsqu’il voulait réfléchir intensément à sa vie.

Dans l’obscurité qui sentait le moisi il s’interrogeait sur la façon de construire une histoire qui tienne debout comme cette maison sous laquelle il se trouvait.

Il faut de bonnes fondations disait le curé de la paroisse, car sans celles ci c’est comme bâtir sur du sable, tout finira par s’effondrer.

Alcofribas se demandait si l’amour tel qu’il l’avait découvert était de la même nature que la dalle de béton sur laquelle il était assit.

Pouvait on jamais être sur d’aimer ou d’être aimé, le doute s’insinuait à nouveau en lui.

Tout à coup il entendit un bruit dans l’obscurité comme un grattement. Il se concentra un peu plus. Ses yeux s’habituèrent soudain à la pénombre et il vit que la dalle s’arrêtait pour laisser place à un coin de terre battue. Là un petit monticule était en train de prendre forme. C’était une taupe aveugle probablement qui s’était égarée depuis le jardin pour parvenir ici tout près de lui.

Alcofribas n’avait pas peur, il était intrigué. Jamais au cours de ses séances de réflexion intenses dans ce trou il n’avait vu de taupe. Pourquoi donc aujourd’hui précisément ? Ne devait il pas y avoir une sorte de message caché est ce que l’univers n’était pas en train de lui parler par l’entremise de ce minuscule événement ?

C’est à ce moment là qu’il ressentit ce dont le curé parlait souvent: l’état de la grâce

>ça vous tombe dessus comme ça-ajoutait il pas la peine de vouloir le chercher.

Était ce vraiment ça l’état de grâce ? se demanda Alcofribas où bien n’est ce pas parce que je voudrais tant que la grâce me trouve que je l’inventerais ainsi tout seul ?

Une fois encore il fut pris de doutes à son grand désarroi. Le dernier recours était le sommeil dans ces moments là .Il eut envie de s’endormir là et les dernières pensées qui lui vinrent ce furent des images de villes entières s’effondrant parce qu’elles avaient été bâties sur du sable.

à suivre ….

Techniques mixtes, 18×24 cm Patrick Blanchon 2018

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