Avoir un but dans la vie

Cette expression était l’une des favorites de ma grand-mère paternelle et elle l’utilisait la plupart du temps de façon négative. Oh mais regardez donc celle ou celui là, il n’a pas de but dans la vie, c’est un errant, un égaré. Et je crois me souvenir qu’elle accompagnait son jugement d’une grimace de dégout presque à chaque fois. Je dis presque parce qu’après toutes ces années lorsqu’elle parlait de mon grand-père, la phrase sortait de façon automatique sur le même ton que il faut que j’aille chercher le pain, ou encore il est l’heure de faire la vaisselle, ou de repasser du linge.

N’avoir pas de but dans la vie était pour ma grand-mère la pire chose qui puisse arriver à quelqu’un, et chose étonnante, elle associait cette catastrophe avec l’ennui.

Est ce que tu t’ennuies mon petit ? Elle me questionnait plusieurs fois par jour lorsque j’allais passez les vacances chez eux. Etrangement même si je passais souvent le plus clair de mes journées à m’ennuyer profondément, je lui répondais que non. J’avais comme le pressentiment qu’il valait mieux cacher l’ennui comme une sorte de handicap, de tare, au même titre que les différents larcins, mensonges et autres bêtises que je commettais justement je crois parce que je m’ennuyais « à 100 sous de l’heure ».

L’ennui pour la génération de mes grands parents était quelque chose d’incompréhensible une anomalie, une singularité. Cela représenterait aujourd’hui à peu près la même chose que de voir débarquer des extraterrestres . Mais je crois bien plutôt qu’ils ne voulait surtout pas l’admettre, même si c’était le cas au moment de leur retraite, ils subissaient de plein fouet l’ennui comme tout à chacun. Et ce malgré toutes les réussites, les belottes, les écossages de petits pois, j’en passe et des meilleures.

On peut tout à fait s’ennuyer aussi sans même sans rendre compte. C’est pourquoi des couples qui ont vécu des années ensemble explosent soudain lorsque l’un des deux prend conscience de cet ennui profond dans lequel ils se seront habitués à vivre.

Encore que d’en prendre conscience est une chose, et que chercher une solution en soit une autre.

Le remède semblait donc pour mes grands parents comme pour tous ceux avant eux, comme pour la plupart de ceux qui viennent après , d’avoir un but dans la vie.

Et ce remède avait du se transmettre de génération en génération visiblement jusqu’à arriver à moi pauvre diable victime au champs d’ennui recroquevillé dans ma tranchée d’inoccupation, assailli par des obus de doutes et d’incertitudes qui laissaient dans le paysage calme et vallonné de notre campagne bourbonnaise des fragrances de poudre à canon et un gout de caillasse et de ferraille sur la langue.

D’ailleurs il n’y avait pas la moindre fête, le moindre anniversaire, mariage ou enterrement sans que cette question ne surgisse tôt ou tard.

Quel est donc ton but dans la vie ?

Et j’étais toujours embarrassé d’y répondre évidemment.

A bien y réfléchir il me semble que j’étais dans une impossibilité chronique à la fois de me projeter dans le futur comme de choisir une voie sans être lacéré par les doutes qu’elle fusse la bonne, ou plutôt la mauvaise.

Parce que cette binarité du bon et du mauvais planait comme un épée magistrale, énorme au dessus de nos têtes à tous. Chaque choix ne devait il pas être murement pesé, analysé avec toute la dose de supputations et de plans sur la comète à dessiner le plus clairement possible ? La peur de se tromper était le monstre à éviter, l’échec risquait de tous nous dévorer d’un seul coup sans qu’on ait le temps même de crier ouf.

Lorsque je revois cette famille je crois qu’ils s’étaient tous trouvés pour se serrer les uns contre les autres afin de se rassurer. Une portée de taupes qui met tout l’effort à garder les yeux fermés et à se repaitre d’une chaleur mutuelle.

Sauf que cette chaleur là ne me disait rien de bon. Elle semblait me paralyser plus encore et de façon insidieuse en se présentant comme une sorte de nec plus ultra du confort. Le confort que l’on peut ressentir en mettant tous les jours de vieilles chaussures jusqu’à ce qu’elles finissent par exploser totalement et qu’on doive les abandonner enfin à la poubelle à grand renfort de petits chagrins et de regrets. De nostalgie.

Je crois que j’ai reporté en ce qui me concerne cette notion de confort sur les chaussures, je pourrais en parler durant des heures, les énumérer, chaque paire l’une après l’autre comme des grains de chapelet.

Comme si j’avais choisi le ridicule ou le burlesque pour laisser s’épancher ce trop plein sentimental qu’offre en contrepartie du confort de se souvenir, la nostalgie.

Lorsque me revenait à l’esprit cette histoire de but dans la vie le premier était surement de ne pas crever sans avoir fait l’amour. Celui là était depuis l’enfance une priorité devançant toutes les autres comme celle d’avoir un bon métier, une famille, une voiture, toute la collection de vinyles de Charles Trenet , de Georges Brassens, ou de Felix Leclerc.

Faire l’amour résumait pour moi le saint Graal que devait rechercher tout chevalier qui se respecte un tant soi peu.

D’ailleurs je crois bien qu’à cette époque, au seuil de l’adolescence, 99,9% de mes pensées tournaient irrémédiablement autour de ce but réduisant tous les autres en contingences, en une sorte d’héritage ou de flambeau à récupérer comme dans une course de relais.

La règle était sans même que quiconque n’en parle de faire mieux que ceux d’avant. C’était l’implicite, la raison d’être et en même temps j’avais lorsque j’y repense aujourd’hui des images de suppositoire qui surgissaient sitôt que je pensais à cette fameuse « mission ».

Des suppositoires ou des capsules Apollo, que je confondais inconsciemment puisque j’avais pu assister en direct ou en retransmission de quelques secondes à peine de décalage à cette incroyable épopée lunaire.

Peut-être aussi en raison de la forme de la fusée rouge et blanche de Tintin.

L’aventure spatiale comme le fait d’être propulsé moi-même comme tête de forage par les générations passées finirent sans doute par se confondre. En tous cas je me souviens du poids supplémentaire que je ressentis sitôt que je pris conscience d’avoir déjà tout ce passif à rembourser avant même de pouvoir formuler un éventuel souhait personnel.

Faire l’amour fut donc une manière de botter en touche vis à vis des responsabilités qui m’incombaient tacitement.

A vrai dire je ne suis plus du tout certain que ce fut l’exacte expression que j’utilisais. Sans doute qu’aujourd’hui le terme le plus approprié dans sa transcription phonétique serait niquer ou pour les plus âgés qui poursuivraient encore quelques chimères le terme de baiser conviendrait il tout aussi bien.

Mais le fait de dire que le seul but qu’on ait dans la vie c’est de faire l’amour avec une femme c’est tout de même plus élégant, plus respectueux. Ce qui n’empêche absolument pas toute la pornographie ou l’érotisme qui pourrait soudain s’y trouvé associé.

C’est une manière d’être pudique envers soi même ou totalement hypocrite vis à vis de ses véritables pulsions aussi.

Faire l’amour finalement devait représenter bien plus que de faire l’amour, et ce de quelque façon que j’eusse pu le fantasmer. Les images qui s’associaient à l’expression et dont l’inspiration me venaient des magasines auxquels ma grand mère s’était abonnée, ces images avaient une source et il fallait lécher son pouce pour feuilleter le catalogue jusqu’à parvenir à la catégorie lingerie. La simple vision en quadrichromie sur papier brillant d’un bout de cuisse ou l’arrondi d’une fesse, d’un sein côtoyant les frous frous, la soie et les dentelles on devait l’user jusqu’à la corde, jusqu’à s’en dégouter totalement à la fin et se trouver face à une béance que l’on pourrait qualifier d’usure du désir, de fatigue absolue vis à vis de celui-ci.

Et une fois bien fatigué mais calme le second but dans la vie pouvait se profiler. Aller à la pèche !

J’allais vite chercher la fourche et allait gratter le tas de fumier pour y récupérer quelques beaux vers, puis j’allais le plus loin possible de la maison vers un petit cours d’eau dans un vallon voisin. Parvenu enfin au cœur de l’action, on n’entendrait plus parler de moi de toute la journée. J’allais pécher Moby Dick si l’on veut tel Achab sur les flots déchainés d’un océan démonté. Sauf que c’était souvent l’été, qu’il faisait beau, et que le clapotis de l’eau n’était qu’une chanson tout à fait paisible.

Les ouragans, les tempêtes, le tumulte, tout cela n’était évidemment que dans ma tête.

Cette outrecuidance de jeune trou du cul provenait d’un défaut de confiance en moi et d’une admiration sans borne envers la plupart des membres de ma famille que je devais finir par trouver insupportable.

Le fait de toujours voir les choses et les êtres comme si j’étais en lévitation, d’une certaine altitude, m’évitait probablement de regarder en face mes propres défauts, ma bassesse d’esprit qui dans le fond était tout autant exagérée.

L’exagération aura toujours été un outil puissant dans ma vie pour comprendre le phénomène des vases communicants. Comme si j’avais besoin de grossir ou de caricaturer les petits événements, toute la banalité du monde, pour m’inventer une sorte de rétribution à mon malheur personnel d’être incapable de rentrer dans le rang .

Il en résulta une navigation de cabotage entre doutes et certitudes harassante. Si harassante qu’impérieusement l’envie de faire l’amour devint d’autant plus ce graal, cette Amérique, ce Nouveau Monde qui me positionnerait soit en tant que preux, soit en tant qu’aventurier, d’explorateur intrépide.

L’admiration est tellement proche de la haine, tout comme l’amour. Tant que l’on cherche une reconnaissance, un échange équilibré, une justice ou je ne sais quelle autre turpitude à la mode, tout cela nous rend petit et assez méprisable. Et si l’on s’en rend compte ne serait ce qu’intuitivement, alors s’opère une sorte de transmutation bizarre. De méprisable on devient méprisant.

Et on y perd un temps fabuleux. De plus l’effet cumulé de toutes ces petites erreurs de jugement, de toutes ces interprétations erronées finit par former à partir d’un tout petit cristal de glace un véritable iceberg qui obstrue considérablement le regard de l’observateur.

Nous voici soudain projeté tel un pingouin affublé d’un uniforme de juge omnipotent, claudiquant d’un point l’autre en tempêtant, grinchant, tel le Joker, le méchant, cet antagoniste tellement humain de ce héros à l’aura sombre qu’est Batman.

Car tout ce temps pour observer, pour jouir de mon ennui, à qui donc le devais-je sinon à tous ceux là que je ne cessais de mépriser pensant qu’ils ne m’aimaient pas assez, ou bien qu’ils ne me voyaient pas tel que je pensais être. Comme un héros, ou un jeune prince auquel tous les égards devaient être dus. Evidemment on ne pense pas à tout cela quand on est en pleine lévitation, quand on n’est que résistance à la pesanteur et gravité du monde.

Pourtant la culpabilité est belle et bien là, et si on ne s’en rend pas compte, sa puissance dévastatrice ne cesse sans relâche d’agir au travers de tous les mauvais choix que l’on effectue, et dans les buts que l’on s’invente aussi.

Vouloir devenir quelqu’un d’extraordinaire fut un nouveau but une fois que le premier fut accompli. La déception fut tellement écrasante qu’il me fallut sans doute un alcool encore plus fort que tous ceux que j’avais déjà bu.

Survivre à la catastrophe nécessite d’effectuer le bilan de ses ressources, d’élaguer entre l’utile et le superflu. Aussi c’est très tôt que je quittais la maison familiale, quelques jours seulement après m’être fait dessalé par une prostituée de Pigalle. Je n’avais jamais vraiment effectué de lien entre ces deux faits, mais désormais que le temps a passé, que tous les êtres autrefois hais ou adorés sont six pieds sous terre, je me sens plus libre de parvenir à des associations jamais effectuées.

Il fallait que j’en finisse avec le graal, avec le rêve de toutes urgences, et probablement avec cette image de moi erronée. Il y avait du désespoir, de la lâcheté et de la colère bien sur . Et tout cela n’était dû finalement qu’à ma presque totale absence de responsabilité dans la vie. Je crois que je m’en suis rendu compte et que j’ai voulu détruire cette belle image qui ne cessait de m’entraver, et de me faire vivre uniquement dans l’imaginaire. Dans un monde que je pouvais interpréter à loisir et à ma convenance tout en dressant systématiquement de moi même le portrait d’une victime ou d’un héros.

Tout aurait pu aller pour le mieux pourtant, j’allais faire des études, décrocher un diplôme, j’avais déjà trouvé ma future femme, j’imaginais une flopée de gamins, une vie normale. D’un rêve de graal à l’autre…

Mais quelque chose s’est produit tout à coup, un faisceau de petites choses presque insignifiantes. Comme une ou deux remarques désobligeantes de la part de mes parents sur ma fiancée. Que cette fiancée en question cache mon existence à ses propres parents. Que finalement le doute s’installe comme un grain de sable pour tout enrayer comme à chaque fois dans cette formidable mécanique de construction des châteaux hispaniques.

Une colère voilà ce qui m’a permis de m’extraire de l’imaginaire.

Je me suis soudain retrouvé propulsé rue des mauvais garçons en plein cœur de la capitale dans une chambre d’hôtel miteuse. Là j’ai du rester allongé sur ma paillasse une bonne semaine le temps de dissiper les derniers ronds que je possédais sur mon livret A.

Cependant au moment même où mon navire coulait et que je grimpais le plus haut possible en haut du mat pour ne pas boire la tasse, pour me laisser un peu de temps d’observer le naufrage, quelque chose d’étonnant se produisit : un soulagement immense, une joie féroce et qui semblait me redonner une nouvelle énergie. J’avais enfin un vrai but dans la vie, c’était de ne pas crever comme un cloporte de faim et de froid dans la rue, ce qui me pendait au nez comme un sifflet de deux ronds.

La seule chose que je pouvais faire pour pallier à l’urgence c’était de prendre ma guitare et d’aller jouer dans les rues.

Ce que je fis avec la trouille au ventre car mon orgueil était encore magistral. J’allais forcément être ridicule, me faire moquer, et d’un autre coté si je ne le faisais pas j’allais crever. Le choix fut vite fait et non sans quelques hésitations encore le long du chemin et au moment de le faire, je posais ma housse sur le pavé juste devant l’église Saint Merry sous la protection de Baphomet et poussait la chansonnette en observant l’indifférence et l’intérêt passer devant moi.

Huile sur toile 50×60 Patrick Blanchon 2021

6 réflexions sur “Avoir un but dans la vie

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.