Bâtir sur du sable 3

Vouloir ou ne pas vouloir pour obtenir

Alcofribas possédait le potentiel pour être magicien, ou du moins une grande partie de sa volonté s’arque boutait vers ce but. Ce n’était pas cependant chose facile car tout une série de petits événements s’interposaient entre cette volonté et l’obtention de ce statut.

Ainsi s’entrainait-il sans relâche pour parfaire son art de la magie.

Pour Alcofribas tout était relié mystérieusement et formait une immense unité que ne semblaient pas voir les adultes. Lorsqu’un événement imprévu advenait soudain ils invoquaient la chance ou la malchance et en règle générale les choses s’arrêtaient là.

C’était d’ailleurs de la malchance la plupart du temps, ou du moins ils ne semblaient vouloir retenir que cet aspect du phénomène. Les choses ne se mettaient-t ‘elles pas presque toujours en travers de leur volonté. Et dans ce cas alors il fallait faire montre d’une plus forte volonté, de ténacité, de courage pour affronter l’adversité.

L’effort à produire pour obtenir quelque chose d’important semblait le rendre d’autant plus précieux qu’ils avaient sué sang et eau afin de l’obtenir. Et une fois ce but atteint il serait très vite remplacé par quelque chose de nouveau et il faudrait tout recommencer à zéro.

Ainsi les parents d’Alcofribas redoublaient t’ils d’effort de but en but et chacun de ses buts une fois atteint s’évanouissait et se trouvait soudain rangé dans la catégorie du ça c’est fait.

Le père n’avait jamais obtenu qu’un diplôme de soudeur, ça c’était fait.

Il avait fait la guerre de Corée puis celle d’Algérie, et avait ainsi pris du galon jusqu’à devenir adjudant chef, ça aussi c’était fait. Et lorsqu’il avait comprit qu’il ne pourrait jamais s’élever plus haut, parce qu’il n’avait pas le bagage scolaire suffisant, il avait réorienté sa volonté vers le commerce.

Il était devenu simple voyageur de commerce, mais à force de travail acharné, en prenant des cours du soir au CNAM par correspondance, peu à peu il avait à nouveau gravit les échelons, inspecteur des ventes, puis chef des ventes jusqu’à parvenir à la fin de sa carrière au poste tant espéré de directeur commercial.

Malgré tous ces efforts, toute cette volonté, ce courage, cette ténacité il avait fini par se faire virer comme un malpropre à deux mois de la retraite parce qu’il était urgent d’effectuer des coupes budgétaires, d’apporter du sang neuf bon marché à cet ogre que représentait la firme à laquelle il avait ainsi donné le meilleur de lui-même.

Les désirs d’indépendance de la mère l’avaient amenée à créer une petite entreprise de couture. Elle s’était spécialisée dans la confection de robes de mariée et l’affaire décolla presque immédiatement. Au bout de quelques mois elle se rendit compte qu’elle ne pouvait plus assumer seule la charge de travail et embaucha une première ouvrière, puis une seconde, et encore une troisième. L’argent rentrait à flots et contre toute attente cela ne plu pas du tout au père d’Alcofribas.

Il commença par lui poser un tas de questions sur les raisons pour lesquelles une fois par mois elle devait se rendre à la Capitale, et comme ses réponses lui parurent trop évasives il s’en suivit quelques querelles homériques comme lui seul savait les créer.

La vie à la maison devenant invivable, la mère d’Alcofribas renonça. Elle congédia ses ouvrières et resta prostrée quelques mois. Ce fut une période magnifique pour Alcofribas car elle avait désormais beaucoup de temps pour l’emmener aux champignons et aussi pour confectionner sa recette préférée le haricot de mouton aux pommes de terre.

Ce fut encore un hasard, chance ou malchance on ne sait jamais avant que le mécanisme soit allé jusqu’à son terme qui extirpa de la prostration la mère d’Alcobribas. Car une fois les champignons ramassés, le ménage effectué et le haricot de mouton mitonné, elle passait le plus clair de son temps au lit à lire des magazines, ou à dormir tout simplement.

Le père fut soudain pris d’une lubie et apporta à la maison du matériel de peinture artistique. On ne su jamais vraiment comment c’était arrivé. Peut-être l’avait il obtenu de la part d’un client ou de la femme d’un client qui s’était essayé quelques mois à l’art pour y renoncer soudain. Peut-être tentait il encore d’atteindre un nouveau but, cette fois plus égoïste ? Personne ne su jamais le fin mot de l’histoire.

IL badigeonna une première toile de grande taille un samedi matin et le résultat final montrait une sorte de forteresse, un château fort juché sur une colline et dont Alcofribas considéra toute les difficultés d’acces méticuleusement pour en conclure que c’était véritablement un bâtiment imprenable.

Puis le père fort de sa victoire dégotta une toile gigantesque et la recouvrit d’ocre et de carmin. Ensuite il dessina un immense bouquet de roses et Alcofribas découvrit que son père avait un réel talent de dessinateur. Mais une fois l’ébauche au fusain achevée, la toile resta sur le chevalet plusieurs semaines sans que le père n’y touche.

A la fin il ne pouvait plus voir son bouquet en peinture comme on dit généralement et il remisa la toile et le reste du matériel au grenier.

Quelques mois plus tard la mère avait récupéré tout le matériel et s’était installé un atelier éphémère dans la cuisine.

Alcofribas vit qu’elle avait décidé de ne plus flemmarder au lit, et une fois toutes les tâches de la maison réalisées de bon matin elle s’employait tout le reste de la journée à copier les petits maitres du 17 ème et 18ème. Cela sembla la détendre beaucoup et en même temps qu’elle était présente, Alcofribas comprit qu’elle ne l’était plus tant que cela.

La passion qu’elle nourrissait désormais pour la peinture l’écartait peu à peu de la famille.

Quel était le but que la mère cherchait ainsi à atteindre par l’entremise de l’art se demanda Alcofribas, et il comprit peu à peu que ce n’était ni la célébrité ni la fortune, ni même une quelconque reconnaissance même si parfois elle aimait en parler sur le ton de la plaisanterie.

Peut-être que lorsque je ne serai plus là vous serez bien contents de trouver ces toiles, peut-être même vaudront- elles beaucoup d’argent qui sait ? Elle souriait et riait douloureusement à ces moments là, puis allumait une nouvelle cigarette et allait chercher dans la remise une bouteille neuve de vin blanc.

A la fin de la journée elle rangeait son atelier dans un coin, tournait la toile en cours face au mur, et reprenait son rôle de ménagère à l’apparence docile pour préparer le repas du soir, vérifier les devoirs et l’ hygiène buccale d’Alcofribas

Alcofribas compris que le but de la mère et dont la peinture lui servait d’outil comme de prétexte était de se retrouver elle-même, ou du moins d’essayer de se retrouver car à la fin de la journée les cendriers étaient pleins et la bouteille de blanc était vide.

Toutes ces petites scénettes qui avaient pour héros principaux ses propres parents dissimulait aussi un antagoniste terriblement puissant. Le désir. Et celui ci semblait posséder au moins deux têtes comme le chien qui garde le seuil des Enfers. Il y avait ce que l’on pensait vouloir obtenir, dont on aurait facilement aisément pu pouvoir parler et puis un autre souvent contraire et sur lequel nul ne s’exprimait jamais.

Comment être sûr qu’un désir ne cachait pas l’ennemi en son sein se demandait Alcofribas. Comment être certain d’un désir ? Comment ne pas se faire berner par ces désirs dont on ne sait rien et qui nous proposent leurs contraires pratiquement systématiquement.

Alcofribas était industrieux, d’un rien il savait créer des objets utiles comme par exemple découper une ceinture dans une vieille chambre à air, ou encore fabriquer un lance pierre avec une branche fourchue tombée à terre, et bien d’autres choses encore.

Il venait de confectionner un arc magnifique en bois de saule. Toute la matinée du jeudi avait été consacrée au choix de la bonne branche, à l’épluchage patient de l’écorce, puis il avait accroché une ficelle et avait confectionné avec la même patience, le même soin quelques bonnes flèches, avec de petits morceaux de silex servant de pointe.

Puis il avait avisé le tronc d’un arbre mort du jardin, avait dessiné une cible sur une grande feuille et s’était mis à s’entrainer. Comment atteindre la cible ?

Tout semblait se résoudre dans l’énigme, l’équation à deux inconnues que formaient le vouloir et le ne pas vouloir.

Comment trouver la bonne solution ? Celle qui permettrait d’atteindre la cible à tous les coups ?

Il passa la journée entière à décocher des flèches tout en notant à chaque fois sur un bout de papier deux mots

je veux, raté

je ne veux pas, gagné

je veux, gagné

je ne veux pas, raté

Combien de fois fallait il tirer de flèches pour établir une statistique fiable se demandait Alcofribas et quel est le vrai but de ma démarche dans le fond ?

Est ce que je veux trouver une solution pour toujours mettre dans le mille ?

Est ce que je veux trouver une sorte de formule magique me dispensant de tout effort et de tout courage ?

Est ce que je veux comme les bébés trouver un nouveau joli caca à montrer à papa et maman ?

Le soleil déclina lentement derrière les collines, une fenêtre s’ouvrit et la voix de sa mère parvint jusqu’à lui au bout de la troisième ou quatrième fois pour l’extirper de ses réflexions.

Dépité de ne pas avoir trouvé la solution il regagna la maison comme le grand Vercingétorix déposant les armes à Alesia pour se rendre aux Romains.

Huiles et fusain sur papier format 15×15 cm Patrick Blanchon 2021.

4 réflexions sur “Bâtir sur du sable 3

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