Gravité

Je n’ai jamais été doué en conjugaison. Dès l’enfance un mal de chien à comprendre le passé et toutes ses déclinaisons du simple à l’antérieur en passant par le participe passé, toutes ces notions d’achèvement ruinaient le moindre espoir dans le futur déjà. C’était comme s’il existait une force invisible d’une puissance terrible qui transformaient le moindre souvenir en tête réduite, en peau de chagrin, des masques hideux de carton bouilli.

Cette ligne de temps qu’impose tacitement tout art de la conjugaison ne correspondait pas à ce que j’éprouvais du temps en général. Pour moi le temps n’était en rien linéaire mais un simple phénomène de bifurcations permanent, comme on en trouve dans les sous bois au carrefour de plusieurs sentiers. Qu’importe alors d’en emprunter un par choix puisque ce choix serait arbitraire tant qu’on ne savait pas où il menait.

Je me suis souvent interrogé sur cette force antagoniste, venait t’elle de moi ou bien de l’extérieur ? N’était t’elle pas somme toute quelque chose de naturel participant à un équilibre qui dépassait la compréhension de notre espèce ?

Et puis j’ai vu la grande marche du progrès durant ces 50 dernières années. Il y eut des merveilles et des drames mais au bout du compte cette force reste toujours énigmatique. Je crois qu’aujourd’hui bon nombre de savants planchent sur cette question et sans doute passerais je l’arme à gauche sans avoir connaissance d’une découverte qui rendrait enfin possible son utilisation dans le bon sens.

Chaque fois que j’ai voulu m’élever il m’aura fallu lutter contre la gravité. Que ce soit pour gravir un monticule à pied ou à vélo ou encore prétendre à gravir les fameux barreaux de l’échelle sociale, ou encore aller plus haut encore dans ce que je pouvais comprendre de l’amour et de l’art, de la peinture notamment.

A chaque fois quelque chose se met en travers, m’entrave et je dégringole.

Pour une bonne part les raisons de ces dégringolades peuvent s’expliquer plus ou moins simplement mais il y a toujours un facteur mystérieux sur lequel il est difficile de poser une définition universelle. C’est toujours cette gravité.

Le seul travail que j’ai pu faire c’est de tenter d’éliminer au fur et à mesure des années comme des scories dans une mine, toutes les choses sur lesquelles j’exerçais une possibilité de contrôle.

J’ai éliminé ainsi le besoin de reconnaissance, le désir de gloire, le désir de fortune qui sont généralement les principales causes de ces dégringolades pour ne plus me focaliser que sur l’amour seul. Encore faut il s’entendre sur ce terme. Pas un amour qui compenserait un quelconque manque mais plutôt le réceptacle de ce trop plein que j’éprouve toujours à plus de 60 ans.

Cependant malgré tous mes efforts, mes renoncements, mes choix je vois bien que la gravité reste telle qu’elle a toujours été. Elle est comme ces programmes informatiques ou génétiques et comme ce qu’en disent les sages dans les écrits sacrés quelque chose de gravé dans le marbre depuis le début des temps et contre laquelle on ne peut rien sauf espérer.

Quand on voit tous ces millions, ces milliards que nécessite le décollage d’une simple fusée pour quitter l’atmosphère on peut être dégouté ou ébahi, hypnotisé en tous cas par cette volonté de vouloir à tout prix lutter contre la force de gravité qui nous emprisonne.

Souvent j’ai pensé que toute cette ferraille, tout ce carburant, toutes ces formules mathématiques étaient peu de choses par rapport à la puissance de notre esprit et à toutes les capacités de celui ci que nous ignorons toujours.

Oui j’ai cru qu’un jour il serait possible de voler dans les airs sans avoir recours qu’au désir bien contrôlé.

De manger à sa faim sans avoir besoin d’argent et entrer dans le moindre magasin

De faire l’amour naturellement sans avoir besoin de parader comme un dindon ou d’élaborer des stratégies fumeuses.

Et bien sur de se rendre à n’importe quel point de l’univers pour le visiter sans fusée.

La clef de toutes ces questions de tous ces rêves il semble bien que ce soit notre relation à la gravité.

Elle est surement de la même nature que n’importe quelle particule liée intrinsèquement à la vision de l’observateur.

Aussi la solution serait de trouver cette fréquence, une sorte d’harmonique particulière, une formule magique ne serait pas si ridicule que ça en a l’air.

On prononcerait alors ce son et le voyage commencerait

Peut-être alors comprendrait on que la gravité est comme une portée sur laquelle poser des notes pour pénétrer dans la musique du monde jusqu’au confins de l’infini.

huile sur toile Patrick Blanchon 2021