Courroucer les dieux pour avoir du foin.

Tant qu’il y a de la honte tout n’est pas perdu. D’ailleurs elle ne sert sans doute qu’à cela à se remémorer les différents passages, les impasses, les culs de sac, de cette immense labyrinthe que l’on s’oblige, à partir d’un certain âge, à transmuter en épopée.

Et pourquoi donc fait-on cela ? Mais pour quitter ce monde sans regret évidemment en ayant à la fois cette impression de lui avoir donné un sens et partant, tenter de devenir un brin sensé soi-même.

Car en dehors de son contexte habituel, binaire, entre bien et mal , ce sentiment de honte dans lequel je m’engouffre régulièrement lorsque je pense à certaines périodes de ma vie, n’est probablement qu’un prétexte, tout au plus une marque, une scarification ou une série de tatouages dont l’utilité est de pouvoir en un clin d’œil et en utilisant cette cartographie de la douleur, revenir sur les lieux, dans les histoires, les atmosphères associés aux êtres rencontrés.

La honte est ce petit caillou dans la chaussure qui, s’il gène pour marcher, nous rappelle également que nous sommes bel et bien en vie. Peut-être que l’on trouvera cela un peu « tordu par les cheveux » , et on aura raison comme il est d’usage d’associer l’impersonnel à la Raison.,

Mais à cette époque de ma vie, la confusion était si forte qu’elle avait désintégré à peu près tous mes points de repère. La douleur était donc tout ce qui me restait, une douleur physique, pour contrer le malaise psychique, pour tenter de le contenir en un lieu précis, identifiable. Le malaise psychique est seulement lié à un trop plein d’imagination , à l’obsession d’embellir la réalité, et au besoin de tout casser lorsque celle ci ne me convenait pas, à la façon d’une ébauche que l’on efface pour la remplacer par une autre.

Je me souviens de rages de dents que je trimballais plusieurs jours et qui me rendaient dingues à me cogner la tête contre les murs. Il aurait suffit d’un coup de fil pour prendre un rendez vous en urgence chez le premier dentiste venu, mais je trouvais toujours un tas de raisons mystérieuses pour ne jamais le passer.

Je dis « mystérieuses » car une partie inconsciente semblait s’opposer obstinément à régler ce problème de rage de dent. Une part mystérieuse en moi qui s’acharnait à me détourner du plus petit comportement logique comme du soulagement et de la remise en question totale, insupportable, qu’il pourrait apporter avec lui.

Je sentais bien que quelque chose clochait, que je n’étais plus tout à fait maître de moi-même, et qu’une sorte de curiosité à mi chemin entre la naïveté enfantine et la superstition du sauvage semblait être le capitaine de ce navire qui ne voguait toujours que vers de nouveaux naufrages, de nouveaux désastres. Rien que pour voir ce que ça pouvait faire au final. Pour aller au bout du bout. De prime abord j’aurais tendance à dire que ce n’était que la contrepartie normale d’un sentiment de supériorité, d’une invulnérabilité terrifiante masquant la plus grande des fragilités comme d’habitude. D’un autre coté ces raisons ne sont que des raisons, des filtres posés à la hâte sur une sensation aussi fuyante qu’indicible. Une sensation aussi proche de l’effroi que de la jouissance dont on ne sait rien des frontières claires. Un no man’s land.

Si j’éprouve de la honte en repensant à cette époque c’est parce cette folie aurait pu être parfaitement acceptable si elle n’avait entrainé des dégâts collatéraux dans son sillage. Parmi toutes les victimes, le doute me tanne parfois d’imaginer qu’une ou deux puissent avoir été sincères. C’est à dire parmi toutes ces femmes égocentriques surtout qui auront pris le prétexte de l’amour comme je prends le prétexte de la honte pour s’excuser de vivre ou de se créer une raison de continuer pour ne pas voir en face notre inadéquation. Une vacherie que l’on s’obstine à ne pas voir dans un couloir, que l’on ne cesse de vouloir rater obstinément.

Elles m’auront en tous cas appris que l’égocentrisme peut aussi être une sorte de vertu. Tous les riches le diront, la première règle qui mène à la fortune étant de ne s’occuper que de ses propres affaires.

Cette honte est une mine d’or inépuisable. Je ne me lasse pas d’y revenir comme un ouvrier à la mine , chaque jour pour la forer comme un filon avec une ardeur renouvelée à chaque nouvelle pépite que je découvre.

Ces textes que j’écris sont en quelque sorte , le résultat de nombreuses excavations explorées , des galeries, des catastrophes obligées, plus ou moins anticipées ou préméditées et qui, à un moment ou à un autre, créeront l’éboulement opportun. Effondrement final ne servant qu’à éprouver la solidité d’une obstination, d’une persévérance, d’un courage ou des innombrables petites lâchetés un peu plus avant.

Les mots sont les cailloux, la terre, le sable que j’extraies chaque jour de ces explorations . Ces textes sont comme les petits monticules que laissent les taupes dans les jardins qu’elles ont dévastés. Ces buttes crées par un animal aveugle mais obstiné remettent en question l’équilibre faussement paisible des jardins à la française, leur aspect mesuré à la lumière des excellentes raisons. Excellentes raisons qui ne sont que des pansements servant à délimiter les frontières du trivial et de l’élégance, du beau et du laid, du vrai et du faux, d’une grille de lecture finalement en valant mille autres . Mais qui par le fait d’avoir été adoptée par le plus grand nombre fait foi.

Chaque texte est ainsi un terril. L’or que je découvre est invisible, il est dans le silence entre les phrases, entre les mots.

L’or est dans le gris des longues plages du Nord dont je suis l’habitué.

Est-ce de ma faute si à cette période de ma vie je cédais à toutes les tentations non sans les avoir en premier lieu provoquées ?

Aujourd’hui j’essaie d’arrêter la séduction comme on tente d’arrêter l’alcool, le tabac, en vain le plus souvent. Disons qu’au moins j’aurais identifié la cause de nombreux déboires en m’en prenant à celle-ci.

C’est comme si j’essayais de me racheter en fin de parcours en m’inventant une morale toute nouvelle, et je comprends bien que c’est encore une fois de plus une vision tordue de la fameuse réalité. Comme si d’un seul coup on pouvait rebrousser chemin, déclarer pouce et rentrer tête baissée dans le rang.

Sans doute serait ce alors plus intéressant de voir les choses telles qu’elles sont. Comme des forces et des faiblesses. Des vecteurs qui, de rebondissement en rebondissement font avancer l’histoire, et évoluer les protagonistes.

Entre 18 et 25 ans je possédais un don, une facilité qui me semblait aller de soi. A séduire comme on respire. D’une façon totalement spontanée presque sans aucun calcul. Du moins c’est ainsi que je préférais voir les choses bien sur.

Aussi m’était ce facile de me retirer soudain, une fois la séduction passée, au moment d’assumer de véritables responsabilités car c’est là que je ne trouvais plus rien de naturel. Le moindre effort en ce sens m’apparaissait artificiel comme un nouveau placage sur de l’ancien, comme une mode en chasse une autre mettant soudain le doigt sur la vacuité de nos engouements, de nos emportements tout en installant un poste de douane entre le nécessaire et le superflu.

Mais j’étais encore confus et je ne voyais pas beaucoup plus loin que le bout de mes chaussures. Ce qui m’importait était la satisfaction immédiate de besoins élémentaires me considérant toujours plus ou moins en état de survie.

J’avais perdu le fil avec ma famille, j’étais seul au monde, je ne m’en plaignais pas trop car c’est bel et bien moi qui avait décidé tout cela même si l’effet s’était soi disant produit sur un coup de tête une dizaine d’années en amont.

Sans doute une impossibilité de mener à bien un rêve de gosse. Devenir ermite ou explorateur de contrées inconnues, se retrouver livré à soi-même en pleine jungle ou en plein désert parce qu’il était une évidence livresque que les trésors s’atteignent de cette façon et pas d’une autre. Cela aurait été ridicule de se retrouver à poil dans le bois de Boulogne de Vincennes ou de Meudon. Ma foret imaginaire en aurait prit un sacré coup.

Mais Paris remplace aisément toutes les forets, chaque quartier est un nouveau territoire peuplé de bêtes sauvages, avec ses dialectes, ses us et coutumes, ses croyances. Je ne sais plus quel raisonnement tordu me faisait penser que pour devenir ce héros je devais en premier lieu m’enfoncer dans l’anonymat. Rompre tout lien familier avait été la première étape, et durant une bonne dizaine d’années je tentais de rompre avec moi-même du mieux que je le pouvais, c’est à dire maladroitement, comme un sauvage doté d’un os dans le nez qui sans cesse reproduit une sorte de cérémonie d’initiation.

Se jeter ainsi dans l’anonymat, dans cette ville aux milles et un possibles au travers de pérégrinations dignes d’une danse soufi m’aura appris quelque chose de la transe. Sans doute la naïveté me laissait elle encore croire qu’à force de creuser son propre trou on atteint un jour la chine vraiment. Devenir Chinois en voilà un joli but pourquoi pas ?

Sauf que chinois ça a l’air simple et qu’il faut forcément corser un peu les choses.

Donc chinois d’accord mais lettré, savant et bien entendu artiste et donc magicien. Je crois que j’ai toujours possédé en tous les cas cet esprit chinois du méandre qui oblige à mépriser la ligne droite parce qu’elle est bien trop triviale, ou diabolique.

Mais je fais le malin au moment où j’écris ces lignes. J’essaie encore d’atténuer, ou d’exagérer, de modifier cette fameuse réalité. Revenons à cette constance dans l’usage de la séduction …

C’était plus fort que moi comme on dit.

Assez rapidement les jeunes femmes m’ennuyèrent. Obsédées de projets face à celles ci je ne faisais évidemment pas le poids. Construire un foyer, une carrière, faire des gosses et les élever, tout cela avec une efficacité et un pragmatisme à faire pâlir d’envie Machiavel ne pouvait évidemment pas être ma tasse de thé. Je me projetais déjà oui bien sur mais j’étais déjà arrivé avant même d’être parti.

Finalement ces jeunes femmes ne me proposaient rien d’autre que de revivre la vie de mes parents dans une version à peine corrigée d’un placage moderne.

Au bout d’un petit nombre d’essai infructueux grâce auxquels je compris que je n’étais pas apte pour cette vie là, je me rabattis sur des femmes plus âgées.

Pourquoi ce type de femmes en particulier ? Je ne me suis pas vraiment posé de question à l’époque, je fonctionnais à l’instinct uniquement, au ressenti. Elles étaient disponibles, elles ne voulaient pas vivre d’histoire compliquée, elles désiraient profiter de la vie tout bonnement. Des conquêtes faciles finalement. Et puis elles ne s’embarrassaient pas d’avenir et de projets. S’aimer dans l’instant sans obstacle, et retomber chacun de son coté épuisé mais soulagé prêt à vaquer à de nouvelles errances en toute impunité.

Aimer est simple de cette façon. Si on peut appeler ça comme ça évidemment.

Les femmes qui me trouvaient à leur gout étaient ni plus ni moins les victimes d’une analyse marketing personnelle menée inconsciemment. Par tâtonnement j’avais fini par comprendre ce qu’elles recherchaient en urgence et ce qui pouvait être susceptible avec un minimum d’effort de déclencher le passage à l’action.

Oh ce n’était pas coucher qui m’intéressait le plus, Ce n’était pas la satisfaction benoite d’améliorer non plus un tableau de chasse. C’était probablement à la fois plus bête et plus simple, comme toujours. Juste obtenir un peu de chaleur humaine sans trop perdre en dignité. D’ailleurs cela ferait une excellente accroche publicitaire pour un réseau de rencontres.

Venez prendre votre petite dose de chaleur humaine …

Le problème ne se situait d’ailleurs pas tant au niveau de la chaleur humaine que dans une définition acceptable par toutes les parties du terme de dignité. La dignité dont je sentais la présence au fond de moi avait peu de choses à voir avec la dignité des dictionnaires ou de la plupart des bouches qui utilisent le mot.

Protéger mon intégrité contre les mensonges du monde serait plus pertinent sans doute que de parler de dignité. La fierté associée à mon avis en excès généralement au mot dignité n’était pas un objectif. La dignité que j’évoque c’est plutôt la rondeur d’une note juste, une dignité du vivant, du sensible, qui n’a rien à voir avec la morale ou même l’éthique comme ne cessent jamais de les brandir les intégristes de la dignité, les héros mal digérés de toutes les histoires à dormir debout pondues du coté de Disneyland ou Hollywood.

Un dignité de plante verte ou d’arbre, ou de chat m’aurait convenu mille fois mieux. Une réaction logique à l’environnement, logique et élégante, nécessitant peu d’efforts et n’ayant comme objectif que l’efficacité et la préservation de l’espèce.

Ma honte est directement liée à l’animalité, au vivant que j’éprouve si fortement toujours en moi et à cette dignité erronée rabâchée que je n’ai jamais eu de cesse de détruire pour en découvrir une autre plus juste, en meilleure adéquation avec mon véritable ressenti

Sans doute est ce une démarche de hors la loi, de marginal, d’artiste, de timbré absolu, peu importe dans le fond comment nommer cette démarche. Et surtout est ce que ça sert à quelque chose de la nommer et d’expliquer toutes ces choses. du chinois pour la plupart de mes contemporains…

Ce n’est donc pas pour retrouver une fausse dignité perdue que j’écris ces textes, que j’extraie toute cette boue et ces rochers tout autour de mon propre vide. Ce n’est pas non plus une confession à proprement parler. Plutôt une sorte de récapitulation des faits afin de dénouer chaque nœud que cette culpabilité, cette honte, ce magnétisme du collectif laisse toujours en tâche de fond.

Aller jusqu’au bout d’un chemin que l’on a décidé et ce même si on sait qu’on tombera sur une catastrophe est ce du courage ou de la bêtise finalement ? Et comment faire autrement pour trouver ce fameux sens à la vie et au monde ?

Comment utiliser les voix de la fiction pour déboucher sur une réalité neuve, vierge, inédite ? Il semble que c’est un pari que je me serais fait à moi-même depuis le début de ma vie. Qu’importe le résultat dans le fond comme pour le pèlerin qui atteint Compostelle et qui découvre comment tous les chemins mènent à Rome.

Le narrateur est donc le héros et forcément il doit en voir de toutes les couleurs ce qui prouvera ou éprouvera sa volonté à rejoindre un but.

Depuis les grecs il en est ainsi. Ulysse fait les quatre cents coups puis rejoint son île, Pénélope.

Fin de l’histoire qui satisfait le plus grand nombre, le rassure.

Sauf qu’en vrai les choses ne se passent jamais ainsi. Il y a une suite à cette Odyssée. Pénélope est d’un ennui éreintant, Télémaque est gonflant, ne reste plus que le vieux chien à balader sur l’ïle.

Alors Ulysse vieillissant se demande.

Et si j’osais encore cracher à la figure des dieux ?

Et si je repartais une fois encore sur la mer vineuse à la rencontre des sirènes, des cyclopes et de tout ce joyeux bordel qui sont les ingrédients incontournables de toute véritable aventure ?

Puisque tout est raté absolument puisque les dieux semblent une fois de plus avoir gagné … Voilà bien l’homme et le héros tel qu’on l’attend : C’est quand tout est perdu et que cela semble définitif qu’il se risque encore et toujours …

Pour quoi ?

Mais pour rien justement, absolument pour rien ! Courroucer n’est pas un but seulement un moyen.

Pour en revenir à la honte, ce qui serait le plus honteux au final serait de penser avoir gagné ma petite place au soleil, d’être enfin content d’être comme tout le monde de m’être assagi victime consentante du rouleau compresseur des années.

Le plus honteux à bien y réfléchir ce n’est pas tant de trahir les autres que soi-même. Et il semble d’ailleurs que les deux soient toujours fortement imbriqués ce qui procure une démarche de crabe à une grande partie de l’humanité.

Car lorsqu’on en a terminé avec sa propre trahison on n’éprouve plus d’élan à trahir qui que ce soit. On n’a juste à dire oui au merde ce qui est amplement suffisant.

Comme disait un grand oncle rebouteux en me toisant gamin

>Ne fais pas l’âne pour avoir du foin mais courrouce les dieux et tu verras….

huile sur papier format 15×15 Patrick Blanchon 2021