Bâtir sur du sable 5

Tout héros a besoin d’un ou de plusieurs mentor.

Un jour qu’il était juché sur la tonnelle à éplucher du bois, Alcofribas fit la connaissance du voisin d’en face, un vieil homme dont on disait qu’il était veuf depuis des années et que le passe temps favori était de s’occuper de son jardin.

Juché sur son arbre, il aperçut le vieux qui se préparait à prendre le route du village. Comme leurs regards se croisaient Alcofribas lui fit un signe timide de la main en guise de salutation. Le vieux s’arrêta net comme surpris et traversa la route pour s’approcher de lui.

Ils taillèrent un bout de gras durant quelques minutes ce jour là, puis le vieux eut l’air de considérer que c’était suffisant et cette fois ce fut lui qui lui fit un geste de salutation en guise d’au revoir.

Ce n’est pas tout cela mon garçon il faut que j’aille chercher mon pain !

Alcofribas, sensible à toute première fois examina longuement celle-ci tout en continuant à confectionner ses flèches.

Parmi tous les rêves qui traversaient ses nuits ceux qu’il préférait avait comme sujet principal l’amitié.

Avoir un ami était sans doute le plus beau trésor qu’on puisse avoir sur cette terre se disait Alcofribas. Cependant ça ne se trouve pas sous le sabot du premier cheval venu. Alcofribas avait fini par renoncer à l’amitié dans la vraie vie parce que c’était trop douloureux d’attendre perpétuellement ce qui n’apportait toujours que déception.

Aussi rêvait il de chien de loup, de chat et dans le plus beau de tous les rêves Le meilleur ami se présentait aussi sous la forme d’un grand étalon noir qui venait frotter ses naseaux sur son épaule.

Cette première rencontre avec le père Bory-c’était le nom du vieux- si difficile soit elle à rapprocher de ses fantasmes équestres, lui suggéra cependant une possibilité d’amitié. Derrière tout renoncement il peut encore se loger un peu d’espoir c’est ce qui fait apprendre à renoncer de plus en plus justement.

Et c’était d’autant plus merveilleux qu’à priori il ne pouvait pas y déceler de menace, pas de danger. Pas besoin comme c’était souvent le cas de créer un personnage qui n’était pas lui Alcofribas. Il pouvait simplement être le petit garçon seul juché sur son arbre face au vieux qui semblait doté d’un trésor inédit, la patience. Tout en n’y succombant pas non plus puisqu’apparemment il savait aussi faire montre de mesure.

Le fait que le vieux mette fin à leur premier entretien d’une façon soudaine mais peu brutale, comme un enfant lâche la main d’un autre , intrigua beaucoup Alcofribas. Et il se concentra sur cette petite scène se la rejouant mentalement tout le reste de la journée comme si celle ci ressemblait à un fruit à écorce dure comme la noix, la châtaigne et les noisettes.

En se remémorant ainsi la scène tout un tas de petits détails s’ajoutait à chaque fois.

D’abord il y avait le bruit des pas sur le gravier d’une allée en pente qui se répercutait sur les façades, puis le son produit par la pièce de ferraille servant à débloquer le portail du vieux. A noter qu’elle émettait un son vraiment particulier facile à retenir.

La silhouette ensuite surgissait, un petit bonhomme tout sec vêtu d’un costume sombre dans lequel il avait l’air de flotter. Des mouvements lents mais assurés pour avancer une jambe après l’autre et traverser la route.

Et ce geste étonnant comme un signe de ralliement, une sorte de message secret.

Car tandis qu’Alcofribas et le vieux avaient échangés quelques mots et beaucoup de silence dans le court laps de temps qu’ils avaient partagé, le Père Bory avait épluché avec son Opinel un bout de bois de réglisse.

Ce n’est pas tout ça mon garçon il faut que j’aille chercher mon pain. Et il lui avait tendu le petit morceau de bois jaune. Alcofribas était alors descendu de la tonnelle pour recueillir quasi religieusement l’offrande du vieux.

ça se suce ne le mâche pas ! avait il ajouté puis il avait tourné les talons et de dos il lui avait encore fait un petit signe de la main qui devait vouloir dire à un de ces quatre.

Alcofribas avait toujours côtoyé de vieilles personnes mais aucune ne semblait appartenir à la catégorie du père Bory.

En effet il réexaminait encore la scène pour la énième fois lorsque tout à coup il détecta une anomalie. Le père Bory n’avait pas parlé de lui un seul instant ni n’avait critiqué personne. Il s’était contenté d’évoquer des choses sans importance comme le temps qu’il faisait, et aussi avait prophétisé que ça durerait comme ça encore quelques jours, c’est à dire quelques belles journées ensoleillées en perspectives.

Puis il avait posé quelques questions faciles comme la nature des pointes de flèches qu’Alcofribas construisait et qui naturellement était en silex. Ils s’étaient également assez vite mis d’accord concernant le fait que le jeudi était probablement le meilleur jour de la semaine du gamin. Pendant tout ce temps là ils s’étaient jaugés l’un l’autre l’air de rien. Et puis le vieux était reparti comme il était venu.

Une simple feuille morte qui roule et virevolte au début de l’automne. Rien de plus.

Alcofribas était un lecteur boulimique. Il lisait presque autant sinon plus à bien y réfléchir qu’il était capable d’avaler du ragout de mouton, ce qui n’est pas peu dire.

Le moindre ouvrage qui passait dans son champ de vision et il y en avait beaucoup dans la maison, il l’emportait comme un trésor dans sa chambre. Ensuite il attendait plus ou moins patiemment suivant les jours que la cérémonie du bisou du soir se termine, que sa mère éteigne la lumière du plafonnier et referme doucement la porte derrière elle.

Il allumait alors une lampe de poche qu’il tenait cachée dans un endroit secret, fabriquait en hâte un tipi de fortune avec les draps et une longue règle qu’il plantait dans le matelas. Ensuite il soufflait comme le font les cétacés revenant à la surface des océans pour respirer un peu d’air avant de repartir dans les profondeurs abyssales.

La lecture était pour Alcofribas de la même nature que l’océan . Et bien sur comme dans les chansons de Felix Leclerc « au fond de la mer il y a des trésors » c’était obligé.

Une chose lui vint au bord de sombrer dans le sommeil ce soir là. Peut-être que le père Bory serait un mentor plus qu’un ami classique. Un mentor c’est quelqu’un qui donne les règles du jeu au héros lorsque celui ci a tout perdu dans la vie, qu’il est seul au monde le découvrant soudain totalement différent de ce qu’il avait toujours imaginé.

Et Alcofribas n’avait pas encore atteint ses sept ans qu’il avait déjà cette sensation d’avoir tout perdu. Il ne lui restait plus qu’à savoir lire les signes, ceux qui sont si difficiles à lire justement quand les mensonges ont fini par les recouvrir de bien des épaisseurs.

à suivre …

Note de l’auteur : Pour retrouver le texte entier vous pouvez vous rendre dans le menu puis « récits de fiction » et tout est désormais rangé dans la sous catégorie  » Bâtir sur du sable » qui n’est peut-être pas le titre définitif mais qui pour l’instant m’inspire plutôt bien.

4 réflexions sur “Bâtir sur du sable 5

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