Bâtir sur du sable 8

A la fin de sa vie Alcofribas dira à la mort qu’il n’a pas le temps. La mort lui rira au nez et croira avoir gagné. Tout le monde d’ailleurs se mettra d’accord pour enterrer Alcofribas le plus vite possible afin de l’oublier, c’est à dire en faire une légende. Une histoire saugrenue à raconter qui ira se loger dans les cervelles comme elle peut, ou comme les cervelles peuvent la laisser entrer en elles.

La vérité c’est qu’Alcofribas a résolu le grand problème du temps dès son plus jeune âge. Juché sur sa tonnelle un soir d’avril il a compté sur les doigts d’une seule main tous les possibles.

Il y a le passé la mémoire, le présent la conscience et l’avenir qui n’est que prophétie. Il ne suffit que de jongler avec ces trois temps comme un saltimbanque durant un petit quart d’heure à peine pour se rendre compte de l’ineptie que représente le temps.

Ne peut on vivre à la fois dans tous les temps ? se demande Alcofribas. Et si on peut vivre dans ces trois domaines du temps, en même temps qu’est t’on vraiment ? Est ce que je suis le même Alcofribas que j’étais au moment même ou je me suis posé le début de cette question ? Serais je le même dans le silence qui la suivra ?

Evidemment non, Alcofribas est aussi imaginaire que le temps lui même, c’est sans doute leur point commun.

Partant de ce postulat comment vivre dans un tel monde où tout à chacun croit dur comme fer qu’il est « lui-même » et fait des projets, se donne des buts, des échéances, et mesurables en plus de tout ça !?

Se servir de la mémoire pour parvenir à enrichir la conscience afin qu’elle prophétise l’avenir , n’est ce pas en grande partie du foutu temps perdu ?

C’est ce que lui disent régulièrement ses parents.

Alcofribas tu te poses trop de questions, tu perds ton temps, agis et tout ira bien.

agir permettrait il vraiment d’oublier cette question du temps ? Agir pour Alcofribas lorsqu’il observe les gens autour de lui ce n’est que de l’agitation, cela n’empêche personne de vieillir d’espérer et de regretter.

Sauf peut-être le père Bory avec son bout de réglisse qui prend tout le temps qu’il faut pour l’éplucher en papotant avec lui.

Le père Bory s’est résigné à quelque chose, c’est tout le mystère de cette résignation qui intrigue Alcofribas, car malgré quelques fois où il cru que le père Bory pouvait être triste, ou mélancolique, la plupart du temps il a plus l’air de quelqu’un qui s’est détaché de la confusion des temps. Le père Bory est vraiment là où il se trouve, que ce soit lorsqu’Alcofribas l’observe tailler ses péchers dans le jardin, ou encore butter ses légumes, ou même s’il taille son bout de réglisse en papotant, il est tout entier dans ce qu’il est au moment où il l’est.

ça lui confère une sorte d’autorité silencieuse comme la lune la nuit. Quelque chose qui est toujours là, plus ou moins visible à l’œil nu et cette vision parfois partielle de la lune c’est bien plus en raison de’ l’œil qui l’observe qu’elle se produit. ça ne regarde pas plus la lune que la lune ne nous regarde.

Agir, agiter les molécules par le mouvement, la force, l’Energie, ça peut avoir l’air d’agir sur le temps. Un match de foot par exemple peut durer une éternité. Alcofribas déteste le foot. Par contre il n’y a jamais suffisamment de temps, le temps passe trop vite lorsqu’il aperçoit la belle Isabelle, la petite brune fille du buraliste chez qui il se rend dès qu’il le peut pour acheter des coquillages sucrés, des ours en guimauves et des malabars. Le regard d’Isabelle le foudroie dans tout son intérieur, détruit tous les temps d’une seul battement de cil pour le projeter dans une éternité dont il est aussitot extirpé sitôt qu’elle tourne les talons et que son père ouvre le tiroir caisse pour lui rendre la monnaie.

Agir, bouger le corps, la plupart des gens agissent de façon horizontale pour courir ou marcher. En y réfléchissant Alcofribas agit en grimpant aux arbres ou en s’enfonçant en rampant sous la maison. C’est une action personnelle pour lutter contre la gravité et pour l’explorer. Une sorte de rébellion.

Lorsqu’il fait beau et qu’il a la possibilité d’aller se jeter du ponton de l’Allée des Soupirs, Alcofribas expérimente différemment l’idée de profondeur. En retenant sa respiration il se laisse couler jusqu’au fond du lit du Cher et il compte lentement une seconde deux secondes etc mentalement. Il essaie de se dépasser chaque année, juste quelques secondes de plus avant de donner le coup de pied dans la vase qui le fera remonter.

Une fois il a tenter de respirer dans l’eau comme les poissons. Mais ça n’a pas marché. Pourtant il y avait cru. D’après l’encyclopédie Universalis on vient des poissons avant de venir des singes. Il doit y avoir une mémoire installée dans ce foutu rêve d’être humain, une mémoire d’une époque amphibie, la mémoire d’ouïes. Mais ça n’a pas marché. Et en y réfléchissant Alcofribas a découvert qu’il était pollué par la façon de voir générale par la croyance générale, par l’école notamment qui n’a pas cessé de lui marteler que lui est humain qu’il n’est pas un poisson.

Quel làche je suis se dit Alcofribas. Croire ainsi malgré moi à tout ce que l’on veut m’apprendre, et ce malgré tous les efforts de paresse que je déploie pour les contrer. Làche et trouillard de ne pas rêver suffisamment fort.

Jusqu’à l’âge de 7 ans Alcofribas est lucide au cours de ses rêves nocturnes. Mais depuis quelques semaines, les cauchemars s’accumulent et se répètent. Il n’arrive plus à transformer un arbre en fille nue pour l’étreindre et ça le préoccupe énormément. C’est comme si un sorcier lui avait jeté un sort. Il a d’ailleurs grossi de 10 kg en à peine deux mois. Il se traine, éprouve de plus en plus de difficultés à grimper aux arbres et pire que tout l’idée même de prendre son vélo pour se rendre au bord du Cher le fatigue.

Et depuis quelques jours il a découvert qu’un autre petit garçon qui lui ressemblait venait le visiter dans ses rêves, et même parfois il a l’impression qu’il est là réellement dans sa chambre Il peut l’entendre respirer. C’est un gamin comme lui ils pourraient être amis mais il souffre tellement que ça parait impossible. Ce gamin là est d’une méchanceté incroyable , il n’a pitié de rien ni de personne et quand Alcofribas se trouve face à lui il a l’impression que l’autre lit dans ses pensées les plus intimes.

Je sais que tu as été regarder ta mère à poil sous la douche, je sais tout un tas de choses sur toi mon petit Alcofribas.

Je sais que tu es aussi le plus grand des menteurs et des voleurs sous ton petit air poli et innocent, on ne me la fait pas mon vieux, oh non on ne me la fait pas. T’as pas une clope ?

Alcofribas a la trouille de l’inconnu mais il est tellement fasciné en même temps. Encore une particularité bizarre de ce temps qui peut se déployer en espace soudainement et créer des doubles sans crier gare.

Agir c’est aussi dessiner, Alcofribas vient de découvrir qu’il pouvait transformer le temps en Espace sur une simple feuille de papier. Dans cet espace il n’est plus cet être pataud qui tente de tenir debout comme tous les autres autour de lui. Dans cet espace de la feuille il peut s’allonger ou se rétrécir jusqu’à disparaitre totalement, quelque chose dessine, c’est à la fois lui et ce n’est pas lui. C’est un grand mystère qui sans doute lui prendra de nombreuses années élucider, à moins que tout à coup une intuition lui tombe dessus comme l’éclair.

A suivre…

Huile sur papier format 15x15cm Avril 2021 Patrick Blanchon.

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