Prendre le temps

Encore une réflexion de Michel Butor que je rumine depuis quelques jours et qui correspond tout à coup à une clef permettant d’ouvrir une issue à l’aporie des jours qui filent et qui semblent m’échapper continuellement. Prendre le temps d’écrire ou peindre c’est ,en gros, tout ce que j’ai mis en place pour contrer la fuite du temps. Pour lutter contre cette obsession d’anéantissement toujours présente, de plus en plus présente.

Autrefois c’était le sexe. Mais d’une façon totalement inconsciente, irraisonnée, irraisonnable. Comme un engloutissement désordonné à grands renforts de sensations et d’ébats et qui à son terme laisse un vide semblable à tout ce que l’on peut imaginer du néant. Une défaite de l’intellect au profit de la pulsion.

Cet élan vers cet autre anonyme. Dont la nécessité d’anonymat me permettait de devenir anonyme en quelque sorte à moi-même. Tout en mettant le doigt sur cette « vérité » d’être bien plus soi dans cet anonymat que travesti dans une identité.

Un élan vers l’indifférencié qui à chaque fois était déçu, fabriquant contre mon grès la différence, me la révélant en creux.

Le grain d’une peau, la cartographie d’une odeur, la sensation désagréable d’une caresse trop adroite, une chevelure rêche, une vulve trop large, des signes avant coureurs du dépérissement de la chair, vergetures, tâche de vieillesse , rides et ridules, une fois passées toute la littérature fumeuse et sentimentaliste que je pouvais m’inventer pour traverser les dégouts de façon héroïque, tombaient en quenouille quand je me retrouvais seul dans les rues à marcher vers mes gourbis.

C’était survivre sur la fréquence de urgence, épouser la courbe de la course du temps, passer avec celle ci sous le niveau de l’amer pour m’enfoncer dans les ténèbres de la perte totale d’identité, dans le refus d’identité. Vers la mort ni plus ni moins. Chercher avidement en vain la fameuse voie étroite.

Jamais avant d’atteindre la cinquantaine l’écriture ou la peinture ne m’ont apporté ce que m’offrait le sexe. Cette gravité tragique qui accompagnait celui ci, malgré tout l’humour que je pouvais parvenir à déployer dans la séduction, était cette lourde charge que je m’accrochais au cou pour me lancer du haut de tous les sens, vers un fleuve sombre charriant toutes les souillures de la ville. Un Gange personnel, entouré de brasier sur lequel flotte toujours une odeur de chair brûlée.

Cette sensation d’être tout à coup en retard lorsque je me suis réveillé soudain au mois de janvier de cette année là, me foudroya. Comme dans la chanson de Brel : on se croit mèche on n’est que suif.

Ce n’est qu’à partir de ce constat d’avoir perdu mon temps, de m’être fait floué, que je me suis demandé comment prendre mon temps.

Ce n’est qu’à partir de là que j’ai aussi pris conscience que peindre est une façon de recréer quelque chose d’oublié, où qu’on n’a pas su voir ni comprendre. Et ce malgré toutes les informations, tous les mots d’ordre transmis par la famille l’école, l’église l’armée, l’entreprise. Ce n’est qu’en expérimentant moi même ce paradoxe que j’ai pu poser des couleurs et des lignes dessus, puis parallèlement peu à peu, laisser les mots les phrases remonter du centre de la terre comme ces pierres qui se métamorphosent du grossier vers le précieux.

On sait pertinemment tout cela depuis toujours. Je n’inventerai rien en l’écrivant une fois de plus. On sait tout un tas de choses au fond de nous, mais leur utilité ne nous sert de rien tant que le temps n’est pas venu, voilà aussi ce que j’ai découvert en toute modestie. D’ailleurs cette découverte il se pourrait bien que je puisse la nommer modestie tout simplement.

Prendre le temps c’est devenir modeste. Cela n’a l’air de rien évidemment quand on réside dans une idée d’importance, il faut du temps pour en saisir toute la subtilité. Ca s’éprouve comme la fadeur d’une soupe, la morue mal dessalée, et la douceur exagérée d’un loukoum.

Huile sur papier 15×15 Avril 2021 Patrick Blanchon

4 réflexions sur “Prendre le temps

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