Ce qu’empêche la lucidité

Je voudrais reprendre le fil des textes écrits pour le peintre poète Thierry Lambert. Cela fait plus d’un an que tout est stoppé, on devait faire un livre, des interviews, des projets et des envies de se partager du temps ensemble. C’était simple comme bonjour pensais je. Une spontanéité de gamin. Chouette.

Et puis les confinements ont commencé à apparaitre à la lisière. Des loups ont commencé à chevaucher les pensées.

Et des questions et des questions…

Mais qui suis je donc moi pour parler, pour écrire quoique ce soit de vrai, d’honnête, de sincère sur ce gars là ?

Est ce que mon engouement suffit ? Et encore de quoi est il donc constitué cet engouement ?

Est ce que ce ne serait pas encore un prétexte à peine déguisé pour ne parler encore une fois de plus que de moi-même.

Cela n’a pas l’air mais ça se fait beaucoup. J’en ai avalé par tombereaux des biographies de peintres de poètes je sais de quoi je parle. Y en a même qui sont payés à la louange dans ces eaux là.

Comment écrire sur l’Autre sans se faire mousser. C’est exactement ça qui m’a arrêté. Et l’à quoi bon n’a pas trainé ensuite. Vite expédié.

Ce n’est que durant ces derniers jours en écrivant sur Butor et la notion de temps accordé à l’autre, aux autres que j’ai pu reprendre confiance.

Mon épouse me le dit souvent, tu ramènes tout à toi et elle a bien raison. Je ne sais pas faire autrement, je ne peux pas être autre.

J’ai ce besoin d’éponge. Tout avaler dans ma périphérie l’ingurgiter, le digérer et c’est quand ça ressort que j’arrive à voir ce que ça peut être, que je peux enfin considérer la différence.

C’est devenu plus difficile d’un coup et je me suis dit que c’était sans doute dû à la lucidité. Salope de lucidité. Sainte Lucidité.

Elle est là qui veille sans relâche, une vrai maman déguisée en pute qui m’attire à seule fin de m’éjecter dans la marge sitôt qu’elle suspecte la moindre érection.

Mon petit bonhomme apprend donc à m’aimer, mais sans bander je te prie.

J’ai souvent cette vision de harem dont je suis l’eunuque. Pas étonnant.

Et des fois j’ai des rêves de Sultan de Pacha de Calife. J’enfile des perles de souvenirs que je n’aurai jamais.

Je sais que cette lucidité ne me vaut rien de bon, quelle est la cause première de tous mes naufrages. Cependant toute illusoire puisse t’elle être il me semble qu’elle me permet d’entretenir encore une relation filiale, une relation à la mère haïe autant qu’aimée. Et que cette mère c’est encore tout autre chose évidemment. Une exploration insensée du féminin dont je ne cesse de repousser mes limites. Sous son aspect austère cette lucidité est une passion.

Et moi crucifié les pieds et les jambes cloués à la réalité en croix, pas Jésus pour deux ronds oh non, juste un brigand anonyme arrivé là par hasard sur le Golgotha.

Ensuite je peux aussi me dire que la lucidité a bon dos, que je pourrais aussi tendre un peu l’oreille à ce que murmure mon poil dans la main. Cette antenne chamanique s’il en est, me dit tout simplement il y a un moment pour tout, le plus difficile c’est la patience.

Une peinture de Thierry Lambert inspiré par les divinités Hopi.

Cependant il n’est pas mauvais de semer quelques cailloux, d’écrire deux ou trois bribes, de se tromper et de recommencer. Encore et encore. Les idées viennent ainsi par l’érosion des contours de ce que l’on pensait évident.

Les idées viennent par la surprise de l’évidence qui se déshabille et s’offre dans toute sa candeur.

Et moi et moi et moi toujours à me demander si c’est du lard ou du cochon, moi je ne suis qu’un levier à quelque chose de plus grand qui se tait obstinément pour s’écrire.

Ce qui est sur c’est que cela fait deux années que je planche sur cette énigme que je me suis probablement inventée pour lutter contre le désœuvrement nécessaire pour peindre autre chose que ce que j’ai toujours peint.

ça vaut pas loin de deux années d’analyse allongé à débiter. Du moins tout est bien synchronisé, l’interrogation sur la démarche artistique, le retour à l’écriture sur ce blog, la rencontre de Thierry. Tout ça m’a profondément remué.

Ca m’a aussi mis sous le nez de vieux schémas que j’avais longtemps cru dépassés, réglés.

Cette propension à admirer pour ne pas tuer notamment. Toute cette violence encore présente malgré tant d’efforts pour m’en débarrasser est directement en lien avec mon poil dans la main. Ces deux là s’entendent comme larrons en foire.

Amour et haine indissociables comme l’ombre et la lumière sur une toile. toujours ce grand écart qui écartèle.

J’ai peur de faire peur alors je me tais ou encore mieux je parle pour ne rien dire.

j’en reviens toujours à une notion d’incomplétude. Fini à la pisse comme on dit pour mal sevré, prématuré.

Et le pire c’est que cette croyance est profondément ancrée dans chaque noyau de chacune de mes cellules.

Ajouté à la notion perpétuelle d’exil légué je n’en mène pas large sous l’œil de cette lucidité. Voilà donc tout ce qu’elle empêche, une innocence qui n’est sans doute rien de plus qu’une illusion aussi.

N’est ce pas finalement ça être borné ? Lucidité, innocence, amour, haine et patati et patata … toutes ces bornes et un poisson rouge dans un bocal qui se cogne le nez sur l’invisible.

Reprenons, soyons pluriel.

Nous avons décidé de faire quelque chose ensemble Thierry et moi. Un livre, des textes que j’écris sur ses peintures, une émission de radio dans laquelle je le questionne sur son parcours, son pourquoi.

Ecrit comme ça les choses sont simples, je me demande bien pourquoi je m’acharne à les rendre si compliquées.

2 réflexions sur “Ce qu’empêche la lucidité

  1. J’ai beaucoup aimé ton texte. Je trouve que tu as un vrai talent pour écrire sur le travail des autres.
    Une facette sournoise pourrait utiliser cela pour s’ auto proclamer , mais si elle est vue, elle peut être désactivée et ainsi laisser place à l’essentiel .

    Aimé par 1 personne

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