Surface et profondeur

Encore deux extrêmes. La surface et la profondeur. Je pense à cela au sujet de la peinture en premier lieu, mais le nombre de piliers s’agrandit à l’infini presque aussitôt. Si l’acte n’est pas porté par l’intention on pourrait penser-et c’est ce que j’ai souvent pensé- que ce n’est qu’une surface, quelque chose de superficiel. Ce qui me mettait profondément mal à l’aise. C’est le nœud d’une tricherie me disais je. Tellement j’ai triché évidemment. On ne récolte que ce qu’on sème etc.

Ce n’est cependant pas autre chose qu’un reflet, des ricochets sur l’eau, et évidemment une surface. Il y a des profondeurs qui ne sont rien d’autre que des surfaces et vice versa. Comment ne pas s’y perdre ?

C’est par la poésie que j’apprends encore la peinture.

Par la sobriété, l’assèchement, et le coup de tonnerre invisible qui fracasse lentement mon idée du ciel comme de la terre.

Un poème qui me laisse sans voix. Un poème qui ravage la pensée comme on culbute une fille.

Je sens là comme une course effrénée qui soudain ne peut s’empêcher. La course pour donner du sens, de la profondeur plus qu’il n’est nécessaire souvent. Et cette profondeur là, profondeur labyrinthique du sens est souvent une dérivation, un égarement, une distraction de l’essentiel ressenti clairement que je cherche à étouffer comme un rire un sanglot. Comme le ferait l’enfant qui ne sait rien du jugement.

Pourtant le malaise que procure cette joie ou cette tristesse d’accéder à la présence du poème, à cette vie inscrite comme trace, comme témoignage offert, c’est toujours le même.

Un ébranlement. Des voiles se dissipent pour ne laisser place qu’à ce que l’on se hâte de qualifier d’insensé.

Le malaise ne vient sans doute que de cela, de se hâter à qualifier. Se hâter pour s’en débarrasser. Pour ne pas être happé tout entier par l’insensé de la pensée qui gratte en vain la peau des mots.

Rester dans une équanimité de bois mort, c’est cette solution que j’avais trouvée à 20 ans, parce qu’il me fallait survivre, parce que je n’avais pas le temps de me bercer. Tout intellectualiser pour échapper au serrage de cœur, à l’écrabouillement que provoque l’implosion. Quelle dureté envers soi je n’en suis toujours pas revenu. Et dans mes bas moments je retourne au confort de celle-ci.

Mais soudain au détour d’une lecture, une phase, un vers, tranche en deux cette dureté. Un coquillage s’ouvre, l’odeur de l’iode et du grand large le son doux et grave des conques désertées depuis longtemps me poigne, et m’en extirpe.

Bouche bée je reste ainsi en suspens entre vieille idée de surface et profondeur dans une dimension bizarre et familière, Baudelairienne, que je tente de domestiquer de plus en plus avec les années.

C’est toujours de l’équanimité, mais d’insecte, de pas grand chose, un rien. Mais qui laisse vivre les sensations cette fois je crois, j’espère, je le souhaite et manquerait pas grand chose pour je me mette à genoux pour le prier aussi.

Surface et profondeur, enthousiasme et dépression, produisent un son quand on les frappe ensemble. Quand on les réunit dans l’arène. Cela ressemble à des bravos, des hourras, mais ce n’est encore pas cela.

C’est juste un son comme tant d’autres auquel on n’avait pas prêté d’attention, pas de temps pas d’attention.

Il en va de même pour ces peintures que l’on commet soi disant en dilettante, parce qu’on est désabusé de tout sujet, parce qu’on se sent mal, où exagérément doté et puissant, parce qu’on veut peindre coute que coute, comme on veut respecter un mariage.

C’est tout ce que je peux reconnaitre comme valeur aux contrats, la carotte ou le bâton pour rester sur une trajectoire.

Entre surface et profondeur finalement pas de différence autre que celle que l’on veut bien inventer pour différencier. Pour avoir aussi l’air différent évidemment.

Pour déclarer la médiocrité, le vulgaire, le grossier l’excellence, ranger tout ça dans de jolies cases. Admirez l’organisation du travail !

Tout cela m’a énormément claqué. Aujourd’hui je me dis que je m’en fous aussitôt qu’une idée de classement de rangement se présente. Ce n’est pas nouveau ça doit dater de toujours, Je ne suis plus en mesure. J’ai mon rythme mon tempo perso et je ne m’en réjouis ni ne m’en plains.

C’est comme ça que je rejoins les vieux assis sur leur banc devant la façade, à l’ombre. Ce sont de toutes façons des Grecs qui se moquent bien de la philosophie. Je regarde passer les âges au dehors comme au dedans, la surface, la profondeur et tout le tutti . Des fois je ris, des fois je pleure mais ça ne se voit pas. Un grec qui reste de marbre et se confond dans le décor. Ne le dérange pas croisons les doigts.

Dans le fond il faut se méfier de ses intentions premières, celles qui nous viennent à 20 ans de désirer devenir bois mort, car elles continuent leur route, rien ne semble pouvoir les arrêter ni toute la sagesse et l’humour du monde ne peut rien faire contre leur implacabilité.

Techniques mixtes sur toile ( détail) 2018 Patrick Blanchon

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