On ne s’entend pas

C’est un vrai bordel avec des maquereaux et des putes, des michetons à la pelle, des suceurs de bites et pas mal d’enculeurs de mouches. Il y a là aussi évidemment des artistes, des peintres, des écrivains, des poètes, eux sont venus là pour boire à la source. C’est à la lie sucrée acide qu’ils lèchent, mâchouillent, ingurgitent et digèrent toute cette impudeur, cette violence, ce grotesque et toutes ces merveilles visuelles, sonores, olfactives qui les accompagnent. C’est à partir de la boue de la sueur du sperme et de la merde qu’ils extrairont l’or du temps, l’or du monde, l’or d’une époque. C’est leur seul issue, ils ne savent pas faire autrement.

Les plus habiles se feront commerçants et bandits en surface, à l’intersection de leur monde et du monde. Ceux là sont carapaçonnés comme dans les vieux tournois, armures toutes scintillantes de bons mots et d’entregent. Ils savent plaire et ils en jouent. Pinces fesses et brosse à reluire, cirage de pompe au besoin, ils ne réfléchissent plus c’est pavlovien. Ceux là atteindront le sommet de la notoriété dans l’univers des petits bourgeois et un peu plus tard des grands par simple ricochet. La rumeur les emportera de boudoirs en alcôve, d’admiration en spéculation vers une gloire temporaire dont ils se moquent bien la plupart du temps.

Commerçant et bandits en surface mais pas si cons.

Il y a aussi les autres les gentils, ceux qui ne savent rien de l’orthodoxie de l’art. Ceux là ma foi, leur destin se joue aux dés, et il ne pèse pas bien lourd dans la balance des mondanités.

Parmi tous ces salauds qui se regroupent ici, dans ce cabaret, ce claque, ce bouiboui, il y a de nombreux degrés comme dans une armée, du simple bidasse au général en chef. En tant que bourgeois il y a bien au moins trente six façons de baiser son alter ego, malheur à ceux qui n’ont pas étudié leurs gammes, les balbutiants de la saloperie, les hésitants, les veules, ceux là ne sortiront pas du rang. Conspués par derrière comme par devant sans trop d’ambages.

Et les femmes.

Ah les femmes.

Elles en savent long comme le bras sur la musique. En silence le plus souvent elles font le distinguo entre le « cause toujours », le « malgré soi », le mal sevré, le salaud basique, prometteur et parfait. Elles aussi cherchent l’or, les bijoux, la distraction l’intérêt et l’oubli. Et c’est souvent par elles que l’art et la décoration progressent. C’est la loi de ce monde, derrière l’apparence des rôles, l’esclave intelligente devient maitresse et celui qui se goberge, le vaniteux, le fat finira à genoux ou au sol à se faire pisser et chier dessus.

Le mythe du type bien existe ici aussi, sauf qu’on ne donne pas la même définition au bien que dans les magazines.

Etre bien ici cela commence par ne pas être con. Ce qui évidemment amplifie la rareté. Ce qui évidemment crée des luttes des empoignades, des coups fourrés, des vacheries innombrables, pour s’accaparer l’oiseau rare.

J’étais cet oiseau là. Je peux bien l’avouer maintenant, les clients du cabaret ont depuis longtemps changé de crèmerie

Pourtant le cabaret lui continue, avec de nouveaux lieux éparpillés ça et là, une nouvelle clientèle soi disant, de nouveaux peintres, écrivains musiciens qui font sauter sur leurs genoux de gentilles dames et mêmes de beaux messieurs si délicats.

Rien n’a changé sauf une seule chose, le brouhaha.

Je me suis toujours demandé ce que le brouhaha permanent de ce lieu voulait me dire en creux.

Je crois qu’il suffit juste de tendre un peu plus l’oreille pour constater qu’ici on ne s’entend pas..

Aristide Bruant.

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