Bâtir sur du sable 10

Des heures qu’il l’attend et elle ne vient toujours pas. Alcofribas épluche une branche sur sa tonnelle en guettant de temps à autre l’escalier de la maison voisine. Des américains se sont installés là pour les vacances et depuis lors, depuis qu’il la vue la première fois sa vie toute entière s’est ensoleillée. Elle s’appelle Jenny elle est toute frèle avec de beaux yeux noirs et humides. Elle lui a dit demain vers 10 h dans un français maladroit.

Depuis lors Alcofribas se demande comment parler américain. Sous la douche il s’est mis à inverser toutes les lettres des mots en se disant que probablement l’anglais devait être tiré de là. Mais le premier essai n’a pas été bien concluant. La petite américaine l’a regardé ébahie, puis finalement a éclaté de rire en comprenant.

Ce n’est pas grave s’est dit Alcofribas. Un jour j’apprendrai l’anglais et je pourrai lui dire tout ce que j’ai tellement envie de lui dire. Mais à chaque fois qu’il la voit, qu’il y pense tout s’embrouille. C’est comme un blanc rempli d’une foule de choses indistinctes. S’il devait résumer l’émotion qu’il éprouve cela ressemble à de la faim. Il pourrait dévorer Jenny en l’avalant toute crue comme un petit poisson.

En même temps qu’il attend il réfléchit. Comment s’est t’il retrouvé prisonnier de cette pensée qui l’obsède ? Y avait il un vide si grand en lui pour qu’au moment où son regard a rencontré celui de Jenny il ressente cette sensation d’être rempli à ras bord d’elle.

Cela le perturbe autant que ça l’intrigue. Pourtant elle n’a pas dit grand chose. Juste quelques mots. Tout le reste a été échangé dans des attitudes, des mimiques, une certaine façon de changer de jambe pour faire basculer le poids du corps. L’odeur de ses cheveux, son odeur toute entière. Il se sent comme un idiot par moment, comme un oiseau dans une cage, un hamster qui cavale sur sa petite roue.

Puis il récapitule. C’est sa spécialité la récapitulation. Il va chercher dans son souvenir tous les contacts qu’il a déjà eu avec les filles. Une longue méditation où il voit se rejouer toutes ses émotions, où il voit à quel point il est le jouet de ses émotions. Il établi le compte de ses défaites. La conclusion qu’il pourrait en tirer c’est que la plupart du temps tout ne vient que de son imagination. Il n’y a que des écarts des gouffres entre ce qu’il imagine et les faits.

Le Père Bory arrive au bon moment. Ils se saluent échangent quelques banalités sur le temps. Puis Alcofribas n’y tient plus. J’attend une fille qui ne vient pas répond il au vieux qui lui demande ce qu’il fait.

Tu ne devrais pas perdre trop de temps dans les marivaudages lui dit alors le père Bory, et celui ci s’en va sans rien rajouter de plus vers le village.

Marivaudage ? Qu’est ce que ça peut bien vouloir dire se demande Alcofribas. Pour en avoir le coeur net il descend de sa tonnelle pour se rendre à la bibliothèque au rez de chaussée de la maison. Là il prend le Larousse , cherche le mot et lit la définition. Il ne comprend pas vraiment ce qu’elle dit cette définition, encore d’autres mots à chercher comme toujours… afféterie ? Préciosité ? Il y a une phrase d’un gars qui doit être breton … peut être un mot breton alors ?

Ce n’est encore que marivaudage; jusqu’ici, les traits d’esprit et autres bonnes manières nous dérobent à qui mieux mieux la véritable pensée qui se cherche elle-même (Breton,Manif. Surréal.

Nous dérobent à qui mieux mieux la véritable pensée qui se cherche elle-même… Alcofribas comprend tout à fait soudain le sens de cette phrase.

C’est comme une couche superficielle qui masque les vraies choses se dit il.

Il referme le gros dictionnaire. Retourne à la tonnelle. Le soleil est haut dans le ciel il commence à faire bien chaud. Dans l’ombre de l’arbre il y a un parterre de pivoines. Ce ne sont pas des fleurs excessivement colorées mais d’une tendresse infinie se dit Alcofribas. Et ces pivoines s’associent soudain à ce qu’il vient de comprendre dans ce mot breton.

Les filles n’arrêtent pas de marivauder, c’est même une spécialité qu’elles ont se dit Alcofribas. Cela l’agace toujours sans qu’il n’ait jamais compris pourquoi vraiment. Aujourd’hui il pense comprendre c’est parce qu’elle dissimulent quelque chose d’important derrière leurs inlassable marivaudage. Et il répète inlassable marivaudage.

Puis soudain il se souvient que ça lui plait aussi de ne pas avoir à pénétrer directement dans l’essentiel avec elles.

Cet essentiel qui pour Alcofribas serait de les mordre tout simplement à pleines dents, pour apaiser cette faim perpétuelle qui le dévore de l’intérieur.

C’est aux alentours de 11h30 que la porte s’ouvre. Jenny descend les marches lentement, on dirait une princesse croisée avec une magicienne. Quelque chose d’attirant et de repoussant. Alcofribas fait un petit signe de la main puis s’éloigne de l’autre coté de la maison en prétextant qu’il a un truc à faire désolé voilà je t’ai attendu maintenant faut que j’y aille.

Il y a des limites à la bêtise quand même se dit il et il tourne les talons.

Huile sur toile 38×46 cm Patrick Blanchon 2020

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