Jeune et fougueux

Joan lorsqu’elle était furieuse invoquait mon appendice caudale dans une langue verte . « Ta bite y a que ça qui compte pauvre con ». Et je comprenais alors vaguement l’égoïsme qui nous différenciait.Elle voulait être l’unique la seule l’exclusive et je ne sais quoi d’autre encore du même acabit tandis que moi je rêvais de liberté et de tant à autre passais à l’acte.

Je n’avais pas encore trente ans et elle pas tout à fait cinquante et lorsque je me réveillais avec la gueule de bois je voyais l’appartement où nous vivions comme une île sur laquelle les deux naufragés que nous étions tentaient maladroitement d’utiliser l’amour pour nous remettre d’équerre.

Mais nous étions irrémédiablement tordus et si savamment que même Hephaestus avec toute sa divine science n’aurait rien pu faire pour nous.

Il n’y a pas d’âge qui compte lorsqu’on se ment pour échapper à soi-même.

Cet élan cet abandon dont elle se rêvait capable n’étaient que le fruit pourri d’une longue masturbation solitaire. Elle se rêvait amante plus qu’elle n’était en mesure de l’être véritablement.

Je n’étais pas équipé pour saisir la nuance et la subtilité, et encore moins pour trouver des circonstances atténuantes.

En revanche j’avais une foi féroce dans le son. La plus petite fausse note mettait tous mes sens en alerte. Et avec les années, les défaites, les tempêtes et les jours sans vent j’avais acquis une sorte de connaissance malgré moi des labyrinthes des entourloupettes bref un bel éventail agité par la misère de l’âme humaine.

J’aurais été incapable de la formuler cette connaissance et je ne savais pas comment y réagir. Les réflexes, la réaction frontale et immédiate m’avaient conduit à de multiples catastrophes et à l’errance.

J’avais donc mis en place une forme de mutisme qui faisait office de « temps mort » aussitôt que l’orage commençait à gronder.

Ce qui m’interloquait et par dépit m’amusait intérieurement était ce paradoxe de deux états diamétralement opposés entre la femme amoureuse et la femme haïssante. Je ne comprenais pas cette facilité de passer de l’une à l’autre chez Joan. tout cela me revoyait à des périodes de bac à sable et à la propriété des joujoux.

Ce qui au bout du compte éveillait un doute. Tout n’était que farce et comédie meme la tragédie même le drame.

A ces moments là je prenais ma veste faisait un petit signe de la main au gamin comme si j’avais évoqué un jour de pluie puis je me tirais pour retrouver le sirop de la rue.

J’avais mes habitudes mes points de repère je retournais invariablement à Château Rouge pour aller cogner à la porte de la Berthe concierge de ce petit hôtel crasseux de la rue des poissonniers.

Te revoilà disait elle sans plus et elle me tendait une clef. Je grimpais dans les étages curieux de voir mon nouveau purgatoire et la liberté à ces moments là je crois bien me donnait des ailes.

Je me mettais alors à table en écrivant comme un dingue tout ce qui pouvait me venir à l’esprit sur l’amour, les femmes, et ma grande misère de ne rien comprendre de toutes ces choses. Il y avait comme une jouissance enfantine à énoncer de but en blanc autant de griefs contre l’existence en général puis contre la gente féminine et pour finir sur moi même.

C’était comme une soupape qui m’empêchait probablement de bondir sur le premier venu pour l’écrabouiller de toute cette pitoyable rage dont j’étais possédé.

Puis une fois le cahier rempli, je me levais et quittais la piaule pour aller errer dans les rues. Le besoin de marcher était une drogue et je n’en avais jamais assez jusqu’à ce qu’à un moment je me retrouve à mon point de départ aussi éberlué qu’un rat blanc de laboratoire.

Alors je sortais la bouteille de Ballantine de son pochon et un nouveau défit débutait qui consistait à la siffler toute entière sans me laisser terrasser par l’ivresse. Un verre après l’autre comme dans duel .

Je ne sais plus si à cette époque j’étais si désespéré que je le croyais. Je crois plutôt que le désespoir était une voie que j’avais décidé d’emprunter pour étudier ma propre inconsistance, la dérision magistrale de mon existence. Pour parvenir à prendre un recul respectable , un recul nécessaire pensais je qui me donnerait quelques clefs pour saisir le mot respect dans toute sa subtilité.

Les lendemains matins je me rendais à Puteaux en essayant de calmer durant le trajet mes dents qui claquaient. En quelques secondes j’arrivais à me recréer une allure de jeune loup costardé cravaté pour affronter ces journées risibles durant lesquelles je vendais des canules des couches et des fauteuils roulants.

Toute la sainte journée j’avais affaire à la débine humaine, du manque d’oxygène à la constipation chronique en passant par les diverses amputations escarres et autres furoncles.

Le meilleur de tout ça c’est que ça me ravigotait complètement. A la fin de la journée j’étais frais comme un gardon. J’allais à l’épicerie du coin et muni de nouvelles munitions je me tenais prêt à affronter la soirée la nuit et la page blanche.

C’était une drôle d’époque quand j’y repense toute cette énergie dépensée pour pas grand chose me laisse une sorte de béance à l’âme…comme une trouée d’ineptie traversée. Un trop plein d’énergie comme on en possède lorsqu’on est jeune et fougueux.

La folie d’Hercule 100x100cm Patrick Blanchon 2020

3 réflexions sur “Jeune et fougueux

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