L’inconscient

Je fais le malin mais en réalité je ne suis pas dupe. Je fais le malin ou l’idiot ça ne change rien. Je peux emprunter toutes les postures imaginables, tous les costumes, tous les personnages, rien ne bougera d’un iota. L’inconscient règne en maître sur mon existence.

Que j’en sois parfaitement conscient n’y changera pas grand chose non plus.

Cela me rappelle les récits de Lovecraft. Toujours formidablement huilés quoique un peu désuets dans la lisibilité la formulation du jour présent.

Mais si l’on accepte de dépasser ce léger désagrément, d’effectuer cette plongée ou plutôt cet embourbement dans la tournure du récit, que l’on s’y habitue, alors à ce moment là nait un réel plaisir, comme une volupté tirée tout droit de cette difficulté que l’on finit par métamorphoser en habitude.

Le narrateur se souvient d’un personnage qu’il a connu ou bien qu’un de ses proches a connu et c’est à partir de cet inconnu que commence le récit, au travers d’une page déchirée appartenant à un manuscrit perdu, un objet, une relique ayant appartenus parfois à un autre personnage encore. Tout un système de poupées russes, de diversions qui semblent reproduire sans vouloir y toucher notre propre habileté à nous perdre soigneusement dans les méandres d’un égarement personnel.

Il y a dans les récits de Lovecraft comme une métaphysique du récit, se tenant là en silence, en miroir de notre familiarité si singulière avec tout ce que nous ne sommes pas, que nous voulons surtout ne pas être.

Je pourrais d’ailleurs élargir cette constatation à une grande partie de la poésie pour ce que j’en connais. Que ce soit celle de Lord Byron, de Blake, de Nerval ou de Rimbaud et Baudelaire chacune à sa façon évoque cette puissance de l’inconscience qui à terme rend toute conscience enfantine, sinon burlesque ou carrément ridicule, caduque.

Que nous ayons atteint à une idée de modernité grâce aux progrès techniques, aux changements de mœurs, aux progrès de la contraception et à l’amélioration du fil à couper le beurre ne change en rien la donne. En profondeur rien ne bouge vraiment. Où ce qui bouge nous ne pouvons le voir comme un arbre ne peut voir nos vies qu’à l’accéléré tant sa dimension temporelle est éloignée des nôtres.

L’inconscient même si désormais nous connaissons son nom, ne nous en dit pas vraiment plus sur ses buts, ses désirs profonds cachés et continue à manipuler nos existences qu’on le veuille ou non.

Pour s’en rendre compte il suffit de vieillir et de se souvenir, de récapituler tous les sentiers par lesquels nos envies, nos buts nous aurons conduit. D’en considérer les récompenses ou l’ absence de récompense pour saisir que la récompense comme d’ailleurs toute forme imaginée de punition ne furent que des leurres.

L’inconscient leurre ainsi le conscient comme s’il s’agissait d’un idiot de poisson qui frétille de la queue devant le moindre vermisseau puis finit par l’avaler tout rond.

Et le pire c’est que cela arrive même à ceux qui se disent les plus intelligents, aussi mathématiquement qu’aux plus bêtes.

C’est comme si nul ne pouvait échapper à un plan inconnu de tous mais dont nous commencerions tout juste à deviner, sur la fin qu’il s’agit en effet d’un plan.

Pour revenir à Lovecraft la métaphore de ruines cyclopéennes, de civilisations englouties ayant en leur temps percé de multiples secrets de l’univers tant sur le plan technologique que magique, représente tout à fait ce que le vieux con que je suis est en mesure de comprendre de mon passage sur Terre.

La même sensation d’effroi peut surgir si par inadvertance ou par fatigue j’oublie de conserver la garde, si tout à coup j’oublie de rire d’à peu près tout.

Pas de plus belle armure que cet humour, pas d’arme plus efficace que le fléau que représente la dérision pour peser le pour et le contre de n’importe quelle urgence ou importance.

Et pourtant parfois cela arrive. Un instant d’égarement qui s’empare de l’être comme pour le réaccorder autrement, totalement différemment. Et soudain on ne se reconnait plus du tout.

Autrefois c’était la pulsion sexuelle surtout qui représentait le signal d’une course éperdue au travers de la ville et qui semblait ne jamais pouvoir s’arrêter. Et ce même ‘après avoir déversé des trésors d’Energie de vigueur entre les cuisses des femmes, après avoir écumé tous les bars familiers, après avoir marché jusqu’à ne plus être qu’un amas d’os et de pierres se désagrégeant au delà du nerf et du muscle.

Une force inépuisable semblable à la peur inépuisable de saisir en un clin d’œil à quel point tout clochait lorsqu’il s’agissait de regarder le monde par le petit bout de cette lorgnette soi disant raisonnable et consciente.

A ces instants je laissais les vannes de l’effroi dans une sorte de délice s’ouvrir pour pénétrer tête la première dedans ou au delà.

Je ne lisais plus Lovecraft je rejoignais la source de toutes ses inspirations dans une sorte d’abrutissement fabuleux, un manque de discernement béni. J’étais dans l’immanence à la fois petit poisson comme requin absolument marteau, il n’y avait plus vraiment de cloison, plus d’histoire à dormir debout de haut de bas et de points cardinaux.

Le seul vrai chemin était l’errance j’avais tout de même cette intuition, une minuscule étoile logée dans la nuit noire de ma propre ignorance.

Petit clin d’œil hommage à Matt Ruff 😉

En bonus un article que j’ai parcouru et qui aura contribué à l’inspiration du texte ci dessus.