Enseigner la peinture

Chaque activité humaine à condition que l’on s’y engage de tout son être et comment faire autrement je ne le sais pas, est un chemin de croix. Certains se présentent d’emblée comme tel d’autres nécessitent du temps, du recul, de la réflexion et pour finir une dose de fatigue pour se laisser connaître.

Enseigner parait simple à première vue pour celui qui n’en mesure pas l’étendue du risque. S’il suffit de transmettre ce que l’on a appris soi-même dans un cadre, sans vouloir en sortir et toucher chaque fin de mois ses émoluments.

L’ennui cependant délivre de ce genre d’illusion.

A une époque où je donnais des cours académiques je ne me posais pas ce genre de question. Jeune prof déjà content de pouvoir exercer je me gobergeais à répétition de cette aubaine et n’allais guère voir au delà.

Je restituais.

Les difficultés ont commencé lorsque j’ai commencé à m’ennuyer, que la routine, comme un hamster courant sur sa roue me faisait tourner en rond. Une fois passée le stade de la gloriole personnelle une chape de plomb me tomba sur les épaules. Mon désir se heurtait aux murs de cette cage dorée que je m’étais fabriquée tout seul.

A cette époque je préparais de jeunes ados aux concours d’entrée de grandes écoles d’art. Le but était qu’ils réussissent à élaborer un « book » dans lequel le jury reconnaitrait à la fois l’obéissance, le travail, la créativité ( pas trop d’originalité cependant, elle fait peur), la motivation et le sérieux.

Les écoles d’art comme toutes les écoles ne forment pas leurs clients élèves à être indépendants ou artistes, mais bien plutôt à maitriser un certain nombre de codes permettant à leurs futurs employeurs de juger leur serviabilité, leur utilité et disons le, leur rentabilité.

Etre prof dans ces circonstances, avec ce but de reproduire une tradition de servilité si je puis dire me monta au nez assez rapidement. Il ne me fallut guère plus de deux années , et ce après avoir formé mes premières recrues pour éprouver le ras le bol des bustes et des pots, un dégout s’étendant depuis les basses jusqu’aux aigues.

Les fleurs et les petits oiseaux, les chevaux, les paysages bucoliques, tout ça me procurait un dégout, j’étais comme aspiré par une sensation de vide, d’à quoi bon en regardant partir les élèves avec les mêmes sujets sempiternels dans leurs cartons à dessin.

Ce fut la rencontre avec Roger Groslon à Pérouges qui me redonna de l’espoir. Sa pédagogie était tellement différente de tout ce que j’avais connu auparavant que je me mis à l’étudier en redevenant élève. J’allais faire des stages autant que je le pouvais dans cette vieille bicoque avec d’autres peintres qui comme moi venaient parfois de très loin.

Très vite j’ai compris qu’il me faudrait abandonner cette rassurante certitude de savoir quoi que ce soit en peinture. A bien y réfléchir c’était d’ailleurs cette certitude la cause première de mon ennui. J’étais enfermé dedans à triple tours.

Roger lança un premier thème en hiver 2004 ou 2005 sur les « visages », je reçu le mail adressé par une amie qui me le présenta, la somme pour adhérer à l’association était ridicule tout autant que le tarif pour pouvoir assister à la séance.

Assis sur un coin de table, Roger avec sa longue barbe blanche. Un petit air de Gilles Vigneault. Il tient un cahier d’écolier et de temps en temps y plonge le regard. Il a préparé son cours, il y a des références, des exemples et à coté quelques imprimés pour nous montrer de quoi il parle.

« Le visage n’est pas le portrait », ça commençait comme ça par un nuance de taille. « Ce n’est pas non plus un masque.. ». Et comme un universitaire rebelle, une sorte de Deleuze, le voici allant chercher dans la grande peinture tous les codes et les signes, le langage que nous prendrions grand soin d’assimiler afin de mieux les détourner.

Une révolution dans ma tête qui donnait soudain un sens à ma rébellion , une issue à mon ennui.

J’ai fréquenté Roger quelques années en me rendant à ses stages, une année ou deux me furent nécessaires pour élaborer ma propre pédagogie. Celle ci comme la sienne n’est basée que sur la réflexion nécessaire afin de s’extirper du cliché et trouver sa propre créativité. C’est à dire diamétralement opposée à l’enseignement que j’avais suivi et que je restituais jusque là à mes élèves.

Il s’en suivit quelques désagréments car l’école dans laquelle je prodiguais mes services découvrit mon glissement pédagogique . Les élèves enchantés par les nouvelles expériences dans lesquelles je les entrainais ne tardèrent pas à en faire l’éloge à la directrice. Cette dernière découvrit le pot aux roses et nous mimes fin à notre collaboration comme on dit habituellement.

Dégouté j’abandonnais alors l’enseignement quelques mois pour me consacrer à étudier cette masse d’informations nouvelles que j’avais découverte grâce à Roger. Je me mis à travailler pour moi, à dessiner et peindre d’arrache pied pour tester ces nouvelles pistes. Et parallèlement j’avais retrouvé un travail alimentaire à coté pour pouvoir faire bouillir la marmite.

Le jour où je fus enfin prêt à redonner des cours nous avions mon épouse et moi déménagé de Lyon pour nous installer à Oullins. Une maison avec un garage dans lequel j’avais décidé de faire mon atelier. Je fis imprimer des flyers que j’allais distribuer dans toute la région et peu à peu je me fis une nouvelle clientèle.

Les pauvres , quand j’y pense. Ils furent mes premiers cobayes pour tester cette toute neuve pédagogie. Il y eut des larmes et des cris, des claquements de portail, des jamais plus , et il m’aura fallu acquérir énormément de confiance en moi pour ne pas faire machine arrière moi-même.

Mais je suis un obstiné c’est à la fois mon principal défaut et ma meilleure qualité.

Avec les années ma pédagogie s’est beaucoup améliorée, elle est nettement moins violente qu’aux premiers jours où je n’hésitais pas à suggérer la destruction totale des travaux pour les recommencer à mes premiers élèves cobayes.

J’y ai ajouté de la philosophie, une certaine convivialité, de l’humour et énormément de recul désormais.

Cependant le risque est toujours là de phagocyter l’attention et le désir de l’autre afin de l’amener dans ma sphère personnelle, ma façon de considérer la peinture et la vie. J’en suis toujours très conscient et c’est pourquoi je dis toujours qu’il ne faut pas rester avec un prof plus de trois ans, surtout aux jeunes qui veulent faire de l’art de la peinture leur métier. Le risque d’adopter la manière et pire la philosophie d’un prof retarde voir empêche de découvrir la sienne passer un tel délai.

En même temps je ne suis pas Odilon Redon, personne ne se rue chez moi pour prendre des cours, il ne faut pas que j’exagère le trait. La plupart des élèves ne viennent ici que pour passer un bon moment c’est juste un loisir et parfois il arrive que je l’oublie.

HAÏGAS & HAÏSHAS Haïga – lavis de Roger Groslon avec un haïku ayant obtenu le premier prix au concours 2015 de l’Association francophone de haïku Anne Bousmiche.Roger Groslon