La matière et le rêve.

Une réflexion émise par une élève sur un exercice réalisé: « Pour moi ce n’est pas terminé parce qu’il n’y a pas suffisamment de matière » me revient ce matin et rejoint une autre réflexion entendue lors d’une de mes expositions, formulée par une vieille dame peu sympathique et certainement très riche : « Mon dieu comme c’est plat!  » s’exclama t’elle  » en regardant un de mes tableaux préféré.

Cette affaire de matière me rappelle également le brillant ou le mat de la couleur noire, symboles de richesse ou de pauvreté au Moyen Age.

Et pour finir le drapé qui surgit recouvrant la nudité et les lignes claires des corps à la fin de tous les empires.

Une exagération de la matière compensant, si ça se trouve, la pauvreté d’intention, un évitement de l’intention, une trahison de l’intention.

Il y a évidemment une rêverie découlant immédiatement du relief, de l’aspérité et de l’accumulation, quelque chose dont l’œil s’empare pour réveiller le toucher et qui se heurte simultanément à la bienséance. Interdiction de poser le doigt à la surface de la toile sous peine d’alarme. Cet interdit sans doute moteur de la rêverie. On aimerait sentir sous la main , sous la pulpe d’un doigt ce qui nous attire soudain sans qu’on puisse vraiment le définir autrement.

Cette matière parfois excessive ne l’est qu’à proportion de l’excès de désir auquel on renonce.

C’est en quelque sorte pareil que d’être transi par la granulosité d’une peau qui passe, une chair de poule, une tendresse d’épiderme. Pas touche déclenchant justement le fantasme d’une dévoration qu’on refoule. D’une fusion absorption que la société refuse pour être société et non « sauvagerie ».

Ce n’est pas terminé parce qu’il n’y a pas assez de matière, que c’est plat, recouvrons vite en nous drapant de mépris d’indignation, ou de dégout cette sensation de frustration afin de l’appeler désintérêt.

Mais le désintérêt n’est-t ‘il pas justement la trahison, l’oubli, l’abandon d’une part de nous, vive, et au contact de laquelle, nous ne nous retrouverions pas, voire que nous fuirions de peur de se retrouver soudain démuni seul et nu ?

Il y a bien une liaison entre la matière et le rêve et qui passe par les sens dans un oubli du sens. Un oubli qui nous délivre du social tout en nous emmenant à une frontière qu’on n’ose pas franchement dépasser et dont l’absence nous révèlerait en creux l’existence.

Sans doute est ce là la grande séduction de la matière sans aller creuser plus loin. On y voit clairement une frontière une porte s’ouvrant sur le rêve d’engloutir et qui en même nous place en spectateur d’un risque comme sur les gradins d’une arène.

Tout en bas le toréador ou le gladiateur se risquent à chaque instant au même titre que l’adversaire homme ou bête qu’ils combattent. Cela sent le fer la sueur la pisse et la merde. D’aucuns se projettent d’autres vomissent d’autres encore mouillent et jouissent.

Face à face avec la matière la vie aux prises avec la mort peu de différence avec le rôle qu’on emprunte en tant que spectateur face au tableau.

Il y a dans cette facilité à poser sur la toile de la matière quelque chose de séduisant pour le peintre en premier lieu afin de circonscrire la violence d’un appétit. Pour celui qui regarde ensuite c’est un banquet dressé. tout le monde peut ainsi s’y retrouver en quelque sorte.

Une petite orgie si l’on veut déguisée en mondanité. Révélée par la mondanité. A parts égales ces choses non dites.

C’est sans doute la raison pour laquelle j’ai renoncé à la matière dans ma peinture après en avoir parfois usé ou abusé.

Je préfère que la profondeur, la béance se tiennent, comme ces animaux dits « sauvages » au bord de l’oasis dans la trêve passée avec la surface.

Dessin feutres et pastesl sur papier Patrick Blanchon 2021

2 réflexions sur “La matière et le rêve.

  1. La matière de la peinture devient plus que jamais une particularité capitale dans l’image peinte, aujourd’hui opposée à l’image lisse, de lumière, omniprésente dans la vie de l’ours moderne. Avant on disait des oeuvres peintes avec trop de matière que c’étaient là des “croûtes”.

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