N’attend pas l’amour

Avec l’âge on devient soit disant plus sage. La vérité est sans doute plus liée à la fatigue qu’à la sagesse, encore que les deux ne soient pas incompatibles. Une fatigue d’attendre je dirais. Et de plus attendre toujours la même chose c’est à dire l’échec. Et cet échec c’est celui que propose invariablement toute velléité de fusion.

Des relations fusionnelles j’en ai connues et j’estime que c’est une grande chance dans ma vie, comme c’est aussi une chance gagnée de l’expérience que de ne plus me résoudre à en attendre de nouvelles.

Un brin de lucidité m’oblige à y renoncer sitôt que j’en vois une pointer son nez si mignon soit-il, si prometteur soit-il.

Je me barre illico.

Ou alors je propose l’amitié.

Mais qu’on ne me parle pas d’amour par pitié.

Même si c’est terriblement tentant de repeindre le monde entier en un éternel été, avec ses cieux profonds, ses odeurs d’herbe coupée, et le gout de l’eau enfin retrouvé.

Je sais que tout cela peut arriver par mégarde, qu’il suffit d’être deux et branchés sur une fréquence à l’apparence commune, parce qu’on souhaite ardemment qu’elle le soit, parce qu’ on le désire, qu’on le veut, parfois même on l’exige, qu’on est con.

A ces moments là le moindre signe est lu comme une approbation, la plupart du temps c’est du non dit, du tacite, et on établi soigneusement la liste de tous les points communs que l’on finit par s’inventer poussé par cette volonté bizarre de toujours être en été.

Du point commun au lieu commun il n’y a jamais qu’un mot non prononcé.

Cette emphase, cette grenouille ou ce crapaud qui veulent se faire aussi gros que l’univers tout entier, n’est la plupart du temps que de la même nature des flatulences. Si cela ne s’échappe pas de façon triviale on se tord les boyaux à en faire du poème.

J’ai depuis un paquet de temps décidé qu’un bon pet vaut mieux que toute une collection de délires sentimentaux.

Encore que j’aime énormément la poésie quand elle ne vient pas de mes petits soucis intestinaux.

Si elle ne parle pas d’amour sur le mode entendu c’est encore mieux.

Je ne renonce pas complètement au mystère si je ne détecte pas immédiatement en lui un vieux truc de camelot.

Je n’attend pas l’amour.

Je ne l’attend plus.

Cet amour qui m’a tant torturé autrefois et qui dans le fond n’en était pas.

Ce n’était qu’une volonté de colonisation, d’expansion, d’inflation et pas grand chose d’autre.

Aujourd’hui tout cela est révolu.

La fatigue de l’attente de la répétition, de l’échec tout cela m’est devenu risible.

Encore que je ne méprise rien, je suis même bienveillant envers cette absence, ce vide, cette béance comme si elle était devenue en quelque sorte une fondation sur laquelle je marche du matin au soir et même souvent de nuit.

Une amputation si l’on veut d’une chose appartenant au social de façon réflexe et qui m’a renvoyé à la marge de toute société quelle qu’elle soit. Un peu comme un observateur, un voyeur, un commentateur.

Je n’attend pas l’amour, pas cet amour là en tous les cas. Mais j’aime l’apercevoir de temps à autre qui passe comme ces amoureux que l’on ne voit plus guère ces derniers temps sur les bancs publics.

Je ne leur jette pas la pierre.

Je ne les applaudis pas non plus.

Sans être indifférent j’ai envie de leur dire profitez profitez de l’été et de ses lourds orages, de cette passion, de cette fusion qui transforme le minéral en diamant.

Peut-être un peu par procuration, avouons le.

Et puis quand le jour s’en va quand la nuit vient que le danger rode tout autour de moi. Celui du dépit, de l’amertume, de la jalousie. tous ces miasmes qu’a laissés l’amour faux avec la marée descendante comme autant de coquillages en cadeaux.

Je prends mon petit panier, j’ôte mes souliers et guilleret alors j’ai encore ce courage d’aller patauger pour ramasser tous ces lambeaux afin de les examiner sous toutes les coutures.

Je transmute la honte la culpabilité l’ignorance les regrets les remords et la peur en petites choses plaisantes qui ne sont pas en or ni en argent mais en plaisir d’apprendre de nouvelles limites à repousser.

Je n’attend pas l’amour

je le vis, lui donne vie, le nourris, l’entretiens comme une braise qui me réchauffe et me consume doucement.

Et ce faisant je n’ennuie personne et personne ne m’ennuie vraiment.