Déceler

Les derniers tableaux sont recouverts de couches fines mais nombreuses. Un travail qui s’opère en deux temps comme si j’avais besoin de m’enfermer dans le format pour en saisir les limites, me cogner la tête dessus comme un de ces xylocopes se heurtant de façon répétitive, obstinée aux carreaux de la verrière. A cet instant je suis inconscient, je ne sais pas ce que je fais et je refuse de le savoir. Je tache la toile de couleurs et la strie de traits au fusain pour remplir un espace.

C’est moins sans filet qu’autrefois. Je sais que je peux agir ensuite sur les valeurs et sur l’organisation des plans beaucoup plus aisément qu’avant où je me désespérais de me retrouver bloqué au milieu du tableau.

Ce qui persiste c’est ce refus du sujet préalable en ce moment. Tout me dégoute tellement comme si à chaque fois que j’avais une idée je tombais sur un cliché écœuré. Ce refus est une façon de lutter et je le trouve souvent vain, c’est lorsque je parviens à cette conclusion que je peux peindre. Démuni de tout. Du fond de la vanité je peins voilà ce que j’ai trouvé pour me mettre au travail.

Parallèlement j’ai des éblouissements au fur et à mesure que je tache la toile. J’ai cette sensation d’être à la fois à l’origine du monde comme à sa fin. Quelque chose dépourvu totalement d’émotion l’observe en même temps qu’il se crée et se dissout au fur et à mesure des touches, des aplats, des lignes qui séparent et réunissent les formes les masses. Ce sont des dizaines de tableaux qui défilent ainsi et que je détruis au fur et à mesure pour trouver un équilibre.

L’équilibre c’est le seul point fixe, l’obsession sans quoi l’effort ne pourrait pas se poursuivre, sans lequel la vanité envahirait tout pour produire un à peu près, une satisfaction facile.

Un équilibre unique jamais vu auparavant et qui je crois et constitué d’une somme de petits déséquilibres à peine visible dans la réalisation du tableau.

Je me dis que c’est grâce au hasard. Je m’en remets totalement au hasard dans cette phase. Lui seul peut m’extraire. Mais il faut que je me jette totalement dans l’enfermement pour qu’il puisse prendre les rennes.

C’est lorsque je suis totalement coincé, désolé, que le hasard met la dernière touche comme un escrimeur et qu’alors je tombe dans le véritable travail.

Je frotte avec du blanc parfois légèrement teinté de feu ou d’eau, de chaud ou de froid pour déceler ce qui est là sur la toile et que je ne peux pas voir.

Là encore une vigilance due au refus m’oblige encore à détruire beaucoup de ces merveilleuses images qui me passent sous le nez.

Il y a quelque chose en relation avec le mythe de Syssiphe et de Tantale. L’un pousse un gros rocher qui retombe systématiquement tandis que l’autre assoiffé a le menton dans l’eau et ne parvient jamais à se désaltérer.

A ces moments là je frotte encore, je retire, je dégage de nombreuses choses plaisantes. Le plaisant est une agression.

Quelque chose s’allie à l’obstination peu à peu grâce aux blancs, une sorte de joie tranquille d’effacer commence à monter.

Il y a des adieux, des au revoir quand un contraste s’attenue, qu’une transparence surgit, que seul le dernier segment d’un trait résiste et que j’ose l’ôter finalement.

Je ne sais pas où je vais mais je sais que j’y vais.

Je crois que c’est ce qui terrorise le plus les élèves, de ne pas savoir où ils vont lorsque je leur donne un thème et quelques contraintes.

une foule de questions surgit et des oui mais en pagaille, puis le silence juste le bruit des pinceaux sur la toile, l’essuie tout qui se déchire et se froisse.

Je ne suis pas meilleur que mes élèves face à la réalisation d’un tableau. Mais peut-être que je perds moins de temps à me questionner. J’agis et ensuite je réfléchis c’est à dire tout le contraire de ce que l’on a tenter de m’apprendre depuis le début.

Si je pratique ainsi c’est parce que je sais que je ne suis pas si intelligent que ça. Que c’est toujours « ça » qui tire les ficelles. j’ai fini par comprendre que c’était une sorte de destinée de l’accepter comme autrefois les vikings parlaient du destin.

Il y a quelque chose de sombre, de mélancolique, une profonde tristesse je crois dans laquelle je ne cesse de pénétrer d’aller et venir. Elle est la matière même de ce qui peut constituer l’idée de la peinture que je me suis construite. Je me suis toujours méfié des peintres de la joie, des peintres solaires. Je ne suis pas de ce bord là même si parfois j’ai tenté de pénétrer dans cette joie je l’ai toujours trouvée pire que ma mélancolie et j’ai tourné les talons.

Je me disais que je n’avais pas les épaules. Pas assez de couilles. Les peintres de la joie et leurs ébats je n’en suis au final que très peu admiratifs. Leur rage est différente peut-être même en sont ils totalement inconscients comme ils sont inconscients lorsqu’ils bandent comme des ânes sur leurs modèles.

C’est chiant de toujours réfléchir. Mais je ne sais pas faire autrement. J’ai l’impression d’être vieux vraiment et de plus en plus à chaque nouvelle découverte comme si le hasard me trahissait de façon nécessaire aussi provoquant une formidable érosion de tout ce en quoi je croyais, de tout ce qu’autrefois je désirais aveuglément.

J’aime cette érosion j’aime ces moments où je pénètre dans l’idiotie totale en peignant et j’aime aussi en ressortir, y réfléchir.

J’ai cette idée en ce moment que la peinture sert à déceler. J’ai cherché le mot scellé sur Google mais je ne vois que des cachets de cire. Je voulais plutôt parler de quelque chose de caché plus qu’enfermé. Quelque chose de dissimulé par l’apparence et qui lorsque on le décèle, descelle les murs et élargit la vision.

Cette nuit toujours le même format 70 x70 cm. Il doit y avoir une raison numérologique, une logique mathématique pour laquelle j’ai acheté ces rouleaux de toile et que j’ignore encore. Je me dis aussi que je n’ai pas besoin de le savoir, juste d’aller jusqu’au bout de ces rouleaux, une toile après l’autre et on verra bien.

A l’acrylique cette fois plutôt qu’à l’huile. Les temps de séchage, une urgence de peindre, les expos qui font leur retour bientôt. Je peux trouver tout un tas de raisons. On peut toujours en trouver à tout. Ou bien se laisser juste conduire par le hasard. Sans doute qu’au final ça revient au même.

Acrylique sur toile 70×70 cm Patrick Blanchon mai 2021.

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