Visages de femmes

Ce ne sont pas des images maternelles, ni des saintes ou alors genre icônes tellement peu orthodoxes , les visages féminins que j’ai retenus de ce voyage de l’œil dans la pénombre. Ce ne sont pas des femmes « biens sous tous rapports » en tous cas pas en apparence. Leurs corps de géantes, leurs chevelures serpentines, leur pubis ombreux et leurs seins lourds frôlent l’idée de la maman le plus brièvement possible afin de vite aller se loger directement dans celle de la putain. Oui mais une putain magistrale aux allures de Terre mère qui, en échange de quelques menue monnaie enfile toute la panoplie de la femme sans les inconvénients ce qui en plus d’être pratique n’est pas rien. On peut la labourer en l’insultant, raconter ses déboires conjugaux par le menu, râler, gueuler, invectiver, pleurer sur son giron les jours de tristesse, on peut jouer à l’amour aussi parfois à doux coups de langoureux baisers car le courant peut bien passer pendant qu’on y est , dans le partage de la déveine, l’idée d’un rapprochement, d’une intimité voire d’une tendresse.

On n’est pas putain sans être un peu nonne malgré tout, les petits julots le savent très bien. De la porte Saint-Denis jusqu’à la rue Quincampoix , dans l’embrasure des portes, sous la pluie fine de mars ou la neige fondue de décembre , et même l’été: fidèles gardiennes des rêves de torpeur , de noirceur , d’humide et de poisseux, îles accueillant les naufragés toujours très solitaires et parfois lâches, et souvent lâches. Sans oublier les lâches désespérés de tout qui y vont pour rien. Ceux là sont encore pires qui paient pour s’asseoir 5 minutes afin d’avoir l’air d’être en famille un instant, l’illusion ne dure guère qu’il faille déjà repartir dans la nuit écœuré de stupeur.

A la Madeleine, la présence de Fauchon rendait la bandaison plus smart cependant que les hôtels miteux dans les rues adjacentes prodiguaient du yoyo à cet élan vers le chic. Ici des asiatiques tatouées aiguisées comme des scalpels vous taillent des pipes sonorisées en vous offrant du thé. Tandis qu’évanescente la fille d’hyperborée longue , sèche, et brutale vous dévore sous son joli masque de poupée Barbie, c’est juste la porte à coté

Et puis il y a les bois dans la périphérie de la ville, ceux de Vincennes, de Boulogne Et bien d’autres encore. Prés de la place Dauphine et la fac d’Assas , dans les recoins campent les branleurs.

Les bagnoles de luxe passent lentement et au travers des vitres embuées on devine un agacement de mamelles, des turgescences de bites et des bouches en apnée. Alors comme des mouches à viande tout le monde baisse braguette et se masturbe mollement devant les yeux exorbités des bourgeoises qui, des que de longs jets de spermes atteignent le capot la carrosserie, les vitres, se hâtent d’intimer l’ordre au chauffeur de repartir. L’accélération subite laisse alors filer les traînées d’ humeurs, luisances sur le pavé l’asphalte le goudron, on peut se rhabiller jusqu’à la prochaine charrette à la petite semaine.

Et puis plus loin encore au fond des bois, les androgynes fabuleux, seins siliconées, longs pénis à l’air que les raies des phares, jaunes et blancs, illuminent comme des apparitions mythiques. Des américains du sud, experts dans le roulement du cigare et la génuflexion, des artistes dans l’art d’enfiler des capotes et dans la Capoeira si tu n’es pas d’équerre.

Toutes me sont familières, de leurs peaux glacées , de leurs fards bon marché , de leurs lassitudes agacées, de leur intimité féroce je sais beaucoup. Ce sont mes vraies maîtresses à l’école de l’abandon, je veux dire du dépouillement pas celle de l’émoi éphémère

.En les suivant lentement par tant de nuits, en dépensant mes salaires quasiment entiers je me suis offert la plus coûteuse mais la plus riche des formations, celle qui enseigne l’être sous le trompe couillon.

Car cela n’est rien de planter son pénis entre les cuisses de l’Autre et d’être happé par le fantasme que provoque la solitude et le manque, non cela n’est rien et même facile avec un peu d’entrainement, mais aller planter son âme dans celle d’autrui capter tout le tourment, tout le quotidien harassant, tous les secrets que la simulation ne peut couvrir dans le râle et le gémissement, c’est une toute autre affaire.

J’avais 20 ans et j’étais beau désespérément , j’étais jeune et j’allais aux putes comme on s’en va-t’en guerre pour apprendre à crever et pas grand chose de plus. Des jeunes demoiselles convenables bien sur j’en ai connues bien sur il y en a eut.

Mais ma rage était si forte, ma colère si terrible qu’aucune n’a pu résister vraiment, mon art de la faille à cette époque était si brut, sans nuance et ne proposait rien de viable, rien de projectif. Et ce même si je m’étais leurré moi même d’être en amour, ce leurre ne tenait pas la route sous le soleil du quotidien et ses explosions de responsabilités crues. Une immaturité magnifique, doublée d’une d’arrogance de sale petite brute.

Un jour que je chantais au coin d’une rue tout prés des anciennes halles, je rencontrai soudain Richard. Sa longue écharpe rouge, son galure de feutre noir, sa cape de laine râpée et sa voix asexuée. Tout rappelait Bruant que je chantais à tue-tête. Il me prit en affection, m’offrit son amitié et bientôt quasiment chaque soir je le retrouvais dans son appartement encombré de la rue Quincampoix.

Richard avait été chanteur dans les cabarets de la rive gauche et même celle de droite tant il tirait le diable par la queue. C’était un vieil homme d’une stature imposante, un air d’aristo avec ses cheveux blancs un peu long et son nez aquilin. Victime d’un cancer de la gorge une dizaine d’années plus tôt il me raconta qu’il s’en était sorti en priant le bon dieu et en se goinfrant d’œufs durs.

Et puis il était d’une érudition merveilleuse surtout et moi si ignorant et avide d’apprendre ça ne me dérangeait pas de venir lui couper les ongles des pieds pour glaner par ci par là quelques définitions.

Nous passions de longues nuit à bavasser, enfin surtout lui moi j’écoutais, et peu à peu il me livra à peu prés toute sa vie. Quand je disparaîtrai avait il coutume de dire tu pourras récupérer tous mes livres. Et ils étaient vraiment nombreux que ça me donnait le tournis et surtout vu l’étroitesse de mes logis je n’aurais su qu’en faire, alors je n’ai jamais rien répondu je me suis tu encore et encore .

Une ou deux fois par mois la Coucou, immense matrone qui tapinait tout prés de l’église Saint Merry venait nous rejoindre parfois seule parfois accompagnée d’une ou deux amies du même acabit, et nous partagions un bon dîner arrosé de Payse, vin bon marché un peu râpeux mais qui descendait bien.

Ces dames envers moi y allaient du « mon chéri » en toute confiance et elles avaient bien raison, qu’aurais je pu leur dérober qu’elles n’eussent déjà perdu. Ces soirées me restent comme des moments de partage magnifique entre désespérés résignés. L’humour de rigueur, les bons mots savants de Richard, et les propos à la limite du graveleux de Coucou qui malgré tout savait tenir les rennes d’une conversation choisie, se sont logés dans une sorte de souvenir allongé proche de l’idée que je me fais de l’éternité.

Et puis Richard sortait son jeu de tarot et prévoyait l’avenir comme si celui ci leur était encore inconnu, improbable.

Y aurait il enfin un gain d’argent par l’entremise du hasard, jouerait-on d’un seul coup au loto avec espoir? A moins que ce ne fusse le retour annoncé du fils prodigue, celui qu’elle n’avait plus revu depuis des mois, parfois aussi des années ? et encore attention aux excès d’alcool, aux excès d’amitié, aux excès d’excès.

Cette dernière mise en garde faisait rouler des yeux ronds à Coucou qui me regardait et me disait .. Mon chéri , des excès moi ? mais je vis comme une nonne ! comment ça se pourrait ? , ressers moi donc un peu de Payse et de partir à rigoler en faisant tressauter son immense poitrail à peine dissimulé par un minuscule foulard de soie.

Une fois l’an toutes nos amies des rues qui battaient pavés aux alentours se réunissaient en bas de chez Richard, fallait voir la tête des habitants de l’immeuble. Notamment celle de l’ennemie jurée du vieux ancienne pute reconvertie dans la poissonnerie, et finalement pensionnée au RMI. Une fois l’an elle ouvrait ainsi sa fenêtre et projetait vers la chaussée des jurons accompagnés de glaviots pour intimer à la petite bande de s’éloigner de chez les gens biens, qu’on en pouvait plus de toutes ces insanités, et qu’on allait appeler les flics. Alors on partait à petit pas vers Saint Germain l’Auxerrois; patronne des artistes notamment des peintres, et accessoirement des péripatéticiennes, sans doute en souvenir d’une petite cloche qui sonna le tocsin la nuit de la Saint Barthélémy et qui se nomme Marie. On traversait la place des Innocents lentement, étonnant cortège qui amusait le passant, on rejoignait les quais direction Le Louvre et puis l’église enfin. Chacun n’oubliait pas de glisser son obole dans le tronc, souvent des billets pliés en 4 d’ailleurs et puis on s’asseyait un moment pour assister à la messe en latin s’il vous plait.

Jamais je n’ai eu besoin de prendre de photographie pour peindre un visage féminin, je n’ai jamais eu  qu’à laisser le pinceau dessiner son chemin sur la toile pour retrouver la courbe d’un sourcil, la pauvre esquisse d’un  sourire , la lumière tamisée d’une pommette. Visage identique se cachant sous de si  nombreux masques.

Celui de cette petite dame brune que j’abordais un peu pataud à mes 16 ans tous frais et le peu d’argent gagné durant mes congés d’été.

Ce fut la fin de l’été, dans une rue du  coté de Pigalle harassé de désir et d’immaturité face à l’amour d’une jeune fille bien sous tous rapports que je jetais ma gourme par dépit, pour ne pas blesser.

Égoïstement aussi finalement pour dissimuler ma violence et ma prétendue lucidité je me suis jeté à l’eau comme on se jette du haut d’un pont et j’ai retrouvé le cours de ma vie ensuite, après ces quelques minutes dérobées à je ne sais plus quelle droiture, je ne sais plus quel serment, endommagée à tout jamais par cette frontière traversée.

Le reste ne fut que pure répétition de ma prétendue méchanceté, une punition en quelque sorte m’interdisant désormais d’être sincère en séparant les sentiments d’avec les besoins hygiéniques propre à l’exultation, au trop plein ou au trop vide.

Cette sincérité envers autrui je n’ai jamais pu la partager vraiment qu’avec les réprouvés, les gens comme il faut sans doute font partie d’un fantasme encore, une version en creux que je me serais inventée, car ils sont si rares et l’on en croise vraiment peu  dans une vie que ce ne sont jamais ceux qui ont l’air de l’être en apparence.

De cette première rencontre avec la prostitution j’ai conservé un souvenir burlesque voir grotesque car j’en ai glané, à part des morpions que je partageais généreusement avec ma jeune compagne de l’époque, une vision déroutante de l’avenir, et du monde dans lequel j’allais bientôt m’engouffrer.

Une réflexion sur “Visages de femmes

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.