L’œuvre et l’artiste

Hier je me rends chez le médecin pour un petit souci et la consultation ne dure que 5 minutes. Aux murs de son cabinet des toiles magnifiques. Il m’apprend que c’est lui qui peint, et sa joie quasi enfantine d’avoir vendu sa première toile. Lorsqu’il m’examinait quelques instants plus tôt j’avais été frappé par la fatigue que je lisais dans son regard, un œil voilé comme en ont les personnes malades du foie, les alcooliques. Et soudain nous parlons peinture et les traits de son visage se métamorphosent. Vraiment joyeux. J’attends la retraite et là je m’y mets à fond me dit-il.

Il me dit qu’il a un compte Instagram et que ça ne marche pas bien fort, du coup je lui donne quelques conseils et le soir je repense à notre conversation je vais voir ce fameux compte. Il poste ses peintures avec quelques mots clefs et presque jamais de légende.

Du coup je repense à cela ce matin et au texte que je viens d’écrire sur l’artiste-peintre Christophe Houllier, je m’interroge.

Je crois que cela devient de plus en plus une évidence que le public ne peut se satisfaire uniquement de voir des œuvres. Il faut que l’artiste donne de lui-même. Qu’il parle de lui, de son travail, des hauts et des bas qu’il rencontre sur son trajet. En un mot qu’il communique afin de trouver son public.

Il y a encore beaucoup d’artistes qui ne le font pas ou le font mal. Moi-même je ne peux pas vraiment dire que je sois un expert en la matière.

D’un autre coté je ne souhaite pas non plus devenir cette sorte d’expert non plus. Je ne me formerais pas au copywriting afin d’acquérir tout un attirail de pèche pour hameçonner le chaland. Et ça me fait réfléchir aussi à la façon dont il est possible de communiquer sur son travail, sur la réflexion nécessaire à mener pour ce faire.

Cela demande un sacré travail déjà pour mettre en place les outils basiques : un site internet, une page sur les réseaux sociaux mais avec un peu d’acharnement et beaucoup de tutoriels il est assez simple d’y parvenir.

C’est autre chose de penser à son image, à cette image que l’on veut donner de soi à un public. Je crois qu’en art plus que dans n’importe quel domaine cette image ne doit absolument pas être factice, frelatée.

Il y a eut des précédents où l’on voit qu’il s’agit plus d’un personnage inventé de toutes pièces par l’homme pour propulser l’artiste. Je pense à Gainsbourg, à Dali, Blaise Cendrars, Picasso. En créant un personnage ils posent une sorte de barrière sur laquelle bute l’attention et celle-ci finit par s’y focaliser la plupart du temps. Cela suffira à la plupart des gens pour se satisfaire et ainsi joindre les deux images, celle de l’œuvre et de l’artiste.

C’est une sorte d’emballage, du packaging de haute volée parfois.

D’un autre coté si l’on communique naïvement avec ses tripes et son cœur, le risque est grand d’être considéré comme naïf, sympathique et neuneu tout à la fois. C’est à dire que la sincérité que l’on croit importante pour dire est presque toujours transformée en autre chose. La plupart des gens se disant lucides ont peine à y croire. Et du coup au lieu d’être le maître de sa propre image comme dans la stratégie précédente, l’artiste est victime en quelque sorte d’une image que peu à peu construit son public.

Oh lui c’est un artiste il est ravi.

D’où parfois les cris les pleurs et les grincements de dents.

Surtout si on attend quoique ce soit du public.

La position la plus confortable est de ne rien attendre de personne mais de faire le job malgré tout.

La priorité est de peindre et de faire tourner l’atelier pour les cours me concernant et j’ai presque instinctivement décliné les propositions de galeries, de salons, d’expositions un peu trop pompeuses afin d’échapper à la kyrielle d’ennuis principalement les mondanités qui s’y attachent dans mon esprit.

J’ai choisi naïvement d’être « authentique » et ce blog participe très largement à cet effort d’authenticité.

Cependant on peut se dire authentique, y croire et s’apercevoir au bout du compte qu’il ne s’agit que d’une fiction que l’on se raconte à soi-même.

Toujours ce fameux phénomène de recul cher au peintre.

C’est qu’il y a l’authenticité que l’on nous vend à tour de bras et puis l’autre dont on ne parle guère.

Il faut traverser la fiction de la première pour découvrir avec stupeur la seconde. Et mesurer à nouveau la montagne qui se dresse devant soi.

Une des solutions que j’ai trouvées pour pallier cette difficulté de l’authenticité c’est d’essayer de ne rien censurer sur ce blog par exemple partant du postulat que de toutes façons tout n’était que fiction, surtout la fameuse authenticité.

Même si je mets tout mon cœur, toute mon âme comme on dit parfois à rédiger un texte je sais d’avance que je me leurre en bonne partie sur ces notions. Cependant je le fais malgré tout. Pour voir jusqu’où ça peut aller dans la folie, dans la bêtise, dans le subterfuge, dans l’artifice que je ne suis absolument pas en mesure de voir au moment même ou je m’y engage.

Je crois qu’il y a autant d’efforts à faire pour écrire, pour communiquer, pour livrer cette fameuse image de soi au public qu’il en faut pour parvenir à devenir peintre. Les deux sont étroitement liés dans mon esprit aujourd’hui.

Il se peut même que ces deux actions à mener de front se nourrissent l’une l’autre et permettent ainsi d’évoluer.

Dans le fond cela pose à nouveau l’idée d’une limite raisonnable si je puis dire entre ce qui peut intéresser le public et ce qui intéresse l’artiste de livrer sur lui-même.

Les trois quart des choses que l’on imagine importantes pour soi n’intéressent que très peu le public finalement mise à part les voyeurs, les critiques d’art éventuels, les chercheurs.

Il faut faire des tests innombrables pour en être certain.

Amis artistes j’ai testé pour vous ! Sur les centaines de textes écrits durant ces presque 3 ans de blogging je n’ai fédéré qu’une petite audience et chacun de mes textes ne dépasse que très rarement les 5 ou 6 likes.

Mais ce n’était pas un but en soi d’avoir une foule de groupies, de fans de followers. Ce qui était important c’était de comprendre cette notion d’authenticité qui me bassine depuis des années. C’était de parvenir aussi à faire la part des choses entre ce qui m’intéresse moi et ce qui intéresse les autres dans le domaine de la peinture.

En fait on ne retient que peu de choses de l’ œuvre d’un artiste. Quelques pièces sur des milliers. C’est tout ce dont se rappellera le public. Ce n’est ni bien ni mal c’est comme ça.

La satisfaction du peintre ne peut venir que de sa peinture et de ce qu’elle lui apprend sur lui, sur qui il est vraiment.

c’est déjà un luxe inoui.

ça ne résout pas cependant le problème du repas.

Il faut vendre.

Dans ce domaine on est souvent tenté de vouloir réinventer la roue. On se voudrait original, différent des autres, parfois méprisant lorsqu’on détecte les stratégies cousues de fil blanc, lorsqu’on se dit :il ou elle y va fort de se mettre presque à poil devant son tableau. C’est que ‘l’idée d’avoir absolument à se démarquer est tellement forte qu’elle en devient une obsession.

On en revient.

Il est nécessaire d’en revenir pour passer au niveau d’après, retrouver des vies, et un bonus non négligeable qui est cette sérénité, ce calme face à toutes les observations que l’on pourrait nous faire sur l’œuvre, comme sur nous mêmes.

Comprendre ce que les gens perçoivent de tout ça est fascinant. Ce sont tout autant des fictions qu’ils s’inventent que nous le faisons nous mêmes.

Il y a une grande différence cependant entre la fiction et le mot que j’ai pris soin de garder pour la fin , le mensonge.

La différence c’est que la fiction aide à mieux comprendre ce que l’on appelle la vérité en tant qu’absence autour de laquelle on tourne de plus en plus étroitement sans pour autant l’atteindre jamais.

Huile sur toile ( détail ) Patrick Blanchon 2019

4 réflexions sur “L’œuvre et l’artiste

    1. alors là de l’intérêt ça ne manque pas car dans le fond savons nous toujours vraiment qui nous sommes ? Débarrassés de nos propres fictions ça se résume souvent à si peu de chose qu’il est possible que ce soit effrayant avant que ça ne soit doux. Merci de ton passage et commentaire 😉 Bonne journée Max-Louis !

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  1. Ça se résume à si peu de choses, dis-tu, voilà la clé. Il faut faire l’effort monstre de tout retirer l’inutile, comme on le fait en design, trouver les huit ou douze mots qui résument la démarche et ce n’est pas facile, c’est souffrant même. Alors l’amateur saura fièrement expliquer en retour aux autres et s’inscrire, souscrire à ton art.

    Aimé par 1 personne

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