La scalabilité

La fin d’un paradigme

Tant d’efforts pour si peu de chose, c’est cette réflexion qui me vient hier après-midi en me rendant à la MJC où je donne des cours de peinture.

Du coup me voici totalement imperméable à France culture et j’éteins la radio. On ne peut pas dire qu’il fasse mauvais, on ne peut pas dire non plus qu’il fasse beau. C’est entre les deux, un peu comme mon état d’esprit du moment.

Cela revient régulièrement, il n’y a pas au moins une ou deux fois dans la semaine où je ne me pose cette question qui fâche :

A quoi bon tout ça ?

Est-ce que je ne suis pas totalement crétin de conduire ma barque comme je le fais depuis des années ? Est ce que ce n’est pas totalement prétentieux, ou orgueilleux de me ficher comme je le fais de la rentabilité en ne misant que sur l’autonomie et le plaisir d’exercer ce métier formidable d’être artiste-peintre et d’enseigner la peinture… ?

C’est que j’ai une excellente mémoire et ce n’est certainement pas un avantage dans les circonstances actuelles.

Avec ce déconfinement je remarque une certaine lourdeur qui s’installe paradoxalement au plaisir que l’on est en droit de savourer après tous ces mois d’enfermement.

Si aller s’installer en terrasse pour savourer un café suffisait ce serait magnifique.

Mais pour tout dire je ne mets plus les pieds dans les cafés depuis belle lurette. Et ce n’est pas ce déconfinement qui va me pousser par une sorte d’effet de mode à m’y rendre tout à coup.

Je dirais que je me sens un peu plus vétéran que d’ordinaire. Comme si j’avais échappé par chance au pire ces derniers mois.

Bien sur c’est satisfaisant, mais vous connaissez l’esprit humain comme moi, on ne se satisfait longtemps d’une seule chose, il faut toujours plus.

Du coup je gamberge.

Du coup je fouine un peu partout comme le font les rats de laboratoire qui cherchent une issue dans le labyrinthe que leur confectionnent les laborantins malicieux.

Ce que me dit ma mémoire c’est qu’on ne peut plus continuer comme avant. Qu’il faut changer son fusil d’épaule afin de s’engouffrer dans ce que je perçois comme un nouveau paradigme.

Une nouvelle guerre se prépare encore qui décimera une sacrée partie de la population ébaubie par la joie du déconfinement sans même qu’elle ne voit venir la balle, l’obus qui la frappera de plein fouet.

Cette partie de la population qui croit encore en la valeur de l’effort, de l’endurance, de la régularité et des « méthodes » pour exercer un travail.

A vrai dire cette mentalité tend de plus à disparaitre depuis des années sans même qu’on s’en rende vraiment compte.

Ne sommes nous pas depuis une bonne vingtaine d’années déjà les témoins de la fin d’un paradigme ? N’en suis je pas aussi l’un des initiateurs du nouveau modèle en train de naitre ? La scalabilité c’est à peu près ce que la révolution industrielle fut. C’est ce qui nous pend au nez comme un sifflet de deux ronds.

La faille des méthodes.

To scale est un mot qui doit, d’après mes faibles connaissances dans la langue de Shakespeare faire référence à la notion d’échelle. C’est une capacité à s’adapter sans perdre en rentabilité, à une modification importante de la demande. Ce terme de scalabilité provient à l’origine du vocabulaire des informaticiens, des développeurs qui planchent sur leurs applications afin de les améliorer sans cesse. On parler de « scaler » une appli, c’est à dire de pouvoir ajouter des ressources, des options supplémentaires en étudiant les retours d’expérience des utilisateurs. Evidemment pour que cette application soit plus conviviale, plus pratique, qu’elle réponde de mieux en mieux à un contexte et qu’elle offre ainsi un « meilleur confort utilisateur » selon la sacro sainte formule de Google.

Ce meilleur confort utilisateur je m’en suis souvent moqué personnellement parce que cette locution remontait par tombereaux des sensations éprouvées à la lecture d’ Huxley dans le « Meilleur des mondes » et d’ Orwell dans « 1984 »

J’étais resté un tantinet bloqué sur la conséquence perturbante de « Big brother is watching you ».

Qu’il me regarde tant qu’il le désire je sais désormais que tout le monde ne voit que ce qu’il veut et qu’au bout du compte nul ne voit vraiment grand chose.

Donc je suis d’une génération qui croit à la valeur du travail parce que celui-ci fonde une identité tout simplement.

D’ailleurs toutes les personnes qui ont mon âge lorsqu’elles se rencontrent n’ont qu’une question qui leur brule les lèvres c’est le fameux : tu fais quoi dans la vie ?

ça c’était avant.

Pour moi en tous cas c’était au temps d’Hérode.

Victime d’un burn out, ou responsable plutôt de celui ci ce serait plus juste de le dire, au début de ce siècle, j’ai découvert qu’il était possible d’avoir une identité qui ne passait pas par ce que l’on fait dans la vie.

Ca secoue un peu au départ, mais on fini par s’y faire assez bien.

Pourtant lorsque j’examine cette première partie de ma vie je remarque quelque chose c’est mon décalage par rapport à une époque, une sorte de précocité, non seulement à fabriquer des méthodes pour à peu près tout dans la vie, que ce soit en matière de travail, de loisir, de bouffe et de sexe.

Je suis un pur produit de la notion de méthode. Sauf que j’en changeais régulièrement parce que je déteste m’ennuyer.

Ce qui ne convient évidemment pas à un système qui fabrique de la méthode pour être peinard vous en conviendrez aisément.

Je crois que le summum ce fut la mise en place des normes Iso dans les années 90. vous savez le fameux « écrivez ce que vous faites et faites ce que vous avez écrit. » A cette époque là j’ai vu la folie envahir le monde de l’entreprise. Tout le monde s’est mis à courir encore plus vite et à brasser de l’air. C’était en gros le fruit de la fameuse méthode perceptible comme on perçoit la face émergée d’un iceberg que l’on ne va pas tarder à percuter.

Avec cela l’excitation totalement irrationnelle des vieillards de Miami Beach en train de baver, et de faire des bulles en apercevant la courbe croissante de leurs dividendes. Avec cela une déshumanisation à peu près générale et radicale s’opérant paradoxalement avec l’accroissement des embauches de femmes dans le secteur du tertiaire.

Sans vouloir à tout prix montrer mon machisme congénital, essayez de travailler dans une entreprise où les femmes sont à des postes clefs, en tant qu’homme vous verrez vos couilles se ratatiner aussi surement que si vous restiez plongés dans une baignoire toute une journée.

C’est que le vice dans le management féminin frôle le grand art et ma foi on ne pourra guère leur jeter vraiment des cailloux étant donné que c’est en grande partie à cause de nous, les mecs roulant des mécaniques, les machos, les petits enfoirés crêtus et couillards qui oscillons sans relâche entre la maman et la putain et qui avons depuis le début organisé cette enculade mirifique.

Tout est sexuel surtout là où ce n’est pas sensé l’être.

Donc la méthode c’est bien, c’est une sorte de Graal mais lorsque les femmes s’en mêlent nous les mecs on n’y comprends plus rien.

La vérité c’est qu’elles sont bien plus efficaces que nous mais ça il faut au moins être armé d’un dégorgeoir de pêcheur pour parvenir à se l’avouer…

En fait je crois que la scalabilité est une qualité typiquement féminine au départ. Ce n’est pas étonnant vu le nombre de choses que nous leur avons laissées prendre en charge.

La bouffe, le ménage, les aller retours entre l’école et la maison, gérer les budgets divers, surveiller les niveaux d’eau et d’huile de la bagnole etc etc.

La liste n’est évidemment pas exhaustive.

Je caricature un peu parce que les mecs s’occupent généralement des niveaux, enfin c’est ce qu’ils veulent faire croire comme de s’intéresser au football lorsqu’ils sont entre couilles.

A partir du moment où vous vous appuyez sur une méthode vous oubliez le but pour lequel cette méthode existe. C’est ce que je tente de dire.

La méthode est une sorte de pendule que l’on promène devant le regard de celle ou celui que l’on cherche à hypnotiser ou plutôt qui cherche à s’hypnotiser tout seul. C’est à dire à fuir cet instant tellement désagréable d’avoir à faire quelque chose de totalement con, d’épuisant, d’éreintant : travailler.

Et puis le cerveau s’endort une fois qu’on est bien au chaud dans une méthode comme dans une couette.

Moi j’ai de la chance et je crie vive l’ennui !

C’est grâce à l’ennui que j’ai pu expérimenter tout un tas de méthodes, me mettre en marge de La Méthode pour en créer d’autres comme des escarmouches, des actes de résistance.

Le seul but qui m’en aura fait inventer de si nombreuses : ne pas m’ennuyer au travail et ne pas voir le temps passer tout en faisant le job et ce quelque soit la masse de boulot qu’on me flanquait sur les épaules.

L’effet pervers c’est que plus vous être habile à créer des raccourcis, des méthodes inédites, plus on vous on flanquera sur le dos et en plus on se méfiera énormément de vous.

Retour au bac à sable en gros.

En 2008 Barack Obama remporte les élections il dit « Yes we can ! » et je pense au vieux Jars de Niels Olgersson.

Ce n’était pas rien à l’époque d’être américain et de voir arriver un métis au pouvoir, cependant que bon nombre de personnes notamment les fameux « grands électeurs » préférèrent placer un black au pouvoir plutôt qu’Hillary Clinton.

Ce « yes we can » je ne sais pas si vous vous en souvenez, était une sacrée trouvaille marketing.

Dans le fond des choses j’imagine que beaucoup de personnes savaient que rien ne changerait vraiment mais le slogan pouvait laisser imaginer que le changement était une possibilité, et faisait référence à cet espoir logé en chacun de nous qu’on puisse lutter encore contre la fatalité et l’apparence définitive des choses, que l’on nomme le confort pour s’en rassurer.

A partir du moment où un pays tel que les Etats-Unis pouvait placer un noir à la présidence on n’était pas loin d’imaginer que tout, absolument tout deviendrait enfin possible. Et en fait en réalité tout l’est.

Le mariage homosexuel, la PMA, le rabbinat pour les femmes, changer de sexe, cloner des brebis, arrêter de fumer grâce à l’auriculothérapie etc.

C’est d’ailleurs à cette époque que j’ai pété un plomb et que je suis resté terré au fond de mon lit incapable de me rendre à mon boulot.

Tout était tellement possible même le fait de s’interroger sur sa propre existence que l’on pouvait bien alors déclarer d’un coup ça suffit.

Babyboomer comme moi Barack Obama s’est retrouvé le vecteur d’un espoir de changement avec un slogan qui devait provenir du fond le plus archaïque de l’espèce.

Le « yes we can » est d’une ambiguïté merveilleuse car il s’appuie à la fois sur John Wayne héros emblématique de l’Amérique pour qui rien n’est impossible à condition qu’on n’ait pas peur de la bagarre, qu’on sache boire un litre de Whisky sans ciller, et flanquer une torgniole à Maureen O’hara si elle la ramène un peu trop et qui visiblement n’attend que ça.

Genre l’aspect viril qu’on espère chez tout président, chez tout chef.

Et en même temps cette élégance quasi féline, cet art consommé de la mastication associé à un humour de potache le rendant facétieux, forcément génial du fait d’être arrivé là alors que rien ne l’aurait dit.

Une sorte de messie black si l’on veut qui allait extirper le monde via Mac Do, Nike et Coca Cola de son marasme après avoir dit basta à la guerre d’Irak que ce petit roquet de Bush avait programmée pour se faire mousser.

Les chiens font toujours des chats qui apprennent à remuer la queue comme des chiens.

Si la génération précédente, était celle qui avait produit De Gaulle, Jean Gabin, Ventura, mes parents, et mai 1968, la mienne n’aura pas produit grand chose à part beaucoup de vent. Les babyboomers auront surtout passé leur vie les doigts de pieds en éventail, à se dorer la pilule devant l’écran bleu des télés leur attention happée par toutes les nouveautés qu’une frange minime d’individus auront produit pour capter leur attention.

C’est à dire que c’est presque mathématique. Une génération connait la guerre et celle qui suit profite de ses bienfaits tout en oubliant un certain nombre de valeurs, glissant vers la décadence.

Les chiens ne font pas des chiens spontanément. Il faut que le chat apprenne à remuer la queue, à avoir l’air d’un chien. Ensuite chacun choisira son camp.

Ce qui est dingue c’est la génération de trentenaires qui prônent des méthodes en pagaille pour travailler moins et devenir plus riche en étant plus malin.

Je reçois une bonne dizaine de mails chaque jour dans ma boite à lettres qui me proposent des méthodes infaillibles pour ne plus me prendre la tête et voir des poulets grillés tomber des cieux.

Et chacun de renchérir sur le voisin avec des mots clefs appropriés, des tagues comme « jamais vu », « nouveau »  » « comment devenir con lorsqu’on souffre d’être trop intelligent ».

Et évidemment je ne compte plus le nombre de fois où l’on parle de scaler son businesse

Au bout du compte cela devient un brouhaha global et peu de choses se distingue véritablement.

Et là je prends l’Ipad j’ouvre l’appli Youtube et je regarde d’un oeil bovin à un feu rouge le fil d’actualité.

Oussama Ammar gonflé à l’hélium

J’aime bien ce gars, il possède un talent extraordinaire de conteur. Sauf que son sujet c’est le business pas Blanche Neige et les sept nains. Je l’ai écouté de nombreuses fois en analysant son discours ou parfois en ne l’analysant pas, me laissant simplement porter par les histoires qu’il raconte.

sans doute le fait qu’il soit libanais d’origine, que sa vie soit chaotique comme la mienne au départ, il fait un détour par Kinshasa pour aller échouer en Indre et Loire, et qu’à 12 ans il crée sa première boite tout cela suffit pour que je le considère fascinant.

En 2008 Il cofonde la société Hypios qui propose des résolutions de problèmes en ligne notamment dans le secteur du R&D ( recherche et développement) à des entrepreneurs. Société dont il se fera virer en 2011…

On sent chez ce type une capacité de résilience phénoménale dont il a su tirer partie pour faire du fric ce qui après tout n’est pas plus critiquable que dans mon cas faire de la peinture.

anyone can scale voilà la vidéo sur laquelle je suis tombé tout à coup et j’ai augmenté soudain le volume quasi machinalement.

Bon évidemment c’est une promo pour une formation que « koudetat » – la chaine Youtube- propose à des boites vendant du service et qui s’imaginent ne pas pouvoir scaler leur activité.

Du coup ça se scale ou pas un artiste peintre ?

J’ai pensé à ça sur le chemin du retour, la nuit commençait à tomber, j’ai mis les codes et j’ai roulé sans radio, sans YouTube, sans musique.

Je me suis redemandé encore une fois pour quelles raisons j’ai toute ma vie durant fait autant d’efforts tout azimuts pour si peu de choses, c’est à dire pour me retrouver à toujours galérer à joindre les deux bouts chaque fin de mois.

Je me suis pincé.

J’ai fait du bruit avec ma bouche un grand broooooouuuuuuu dans la cabine en hurlant soudain nooooon !

J’ai pensé à Titanic un brin quand Léonardo ouvre grand les bras en disant nous sommes les rois du monde un peu avant de sombrer sur un air de Céline Dion.

Y avait du pour et du contre, il y a toujours du pour et du contre c’est ça la difficulté, celle de choisir.

J’ai dit j’ai choisi

Un jour je me suis dit que je voulais tout simplement être heureux de faire quelque chose qui ne m’emmerde pas de mes journées.

ça j’y suis arrivé.

Et c’est un pas énorme par rapport à toutes les années vécues sur cette planète où j’en aurais bavé des ronds de chapeau.

D’une certaine manière j’en connais un rayon moi aussi sur la scalabilité, à ma façon , vous aussi certainement si vous prenez quelques minutes pour y penser. C’est certainement l’époque qui veut ça…

Tout le blabla ambiant comme mes pensées s’étaient enfin apaisées en arrivant chez moi.

J’ai diné d’un bol de soupe et je me suis dit que c’était le meilleur moment pour me remettre à la lecture de Factutum de Bukowski plutôt que de me servir un Whisky.

J’ai du lire quelques pages, le nécessaire en fait pour m’engourdir un bon coup et sombrer dans les bras de Morphée.

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