Béances

Elle se tient devant lui, assise à cette table, et tout à coup elle rit. Lui a cette Impression saugrenue de voir les soucoupes et les tasses léviter d’une façon anarchique.

Ce rire et la gravité dans laquelle il se maintient. Cette gravité à laquelle il s’accroche encore pour avoir l’air de quelqu’un ou quelque chose. Une béance, un infini de vide, hors de lui et en lui, dérange tous les possibles qu’il feuillète mentalement en quête d’horizon.

Iront ils au restaurant ? Puis au cinéma ? puis chez elle ou chez lui ?

Il tousse puis attrape la tasse en quête d’une solidité. Entre le pouce et l’index la rondeur de l’anse semble le rassurer un instant mais c’est sans compter sur le crescendo de ce rire qui s’envole vers les aigus.

Il décroche de l’instant présent pour tenter de trouver la logique de cette rencontre. La mémoire pour contrer le vertige.

Les premiers messages privés lui reviennent. Des propos raisonnables au début puis le premier écart quand soudain elle le charrie sur son humour.

Quelle carapace ! Vous vous prenez pour un intellectuel ? Je déteste les intellectuels ce ne sont pas de bons coups en général.

Pourquoi se défend t’il à cet instant précisément de ne pas en être un ? Et qu’est ce que ça peut bien vouloir dire « être un bon coup » ? Soudain il voit une file de silhouettes comme dans la chanson de Brel « Au suivant ». Une nausée bienfaitrice à laquelle il s’agrippe désormais que le rire est à son apogée.

Qu’est ce que je fous là se demande t’il.

Elle s’arrête de rire instantanément comme si elle pouvait lire ses pensées. Son regard devient grave et elle dit

Vous n’aimez pas mon rire.

Il est désarçonné. Tente de balbutier quelque chose mais ça ne sort pas. Une gorgée de café dénouerait-t ‘elle le nœud qui grossit au fond de la gorge ? Gagner un peu de temps… tout au plus.

En même temps il s’obstine. Il ne veut pas la voir se lever et partir. Elle n’est pas laide, les fines pattes d’oie au coin des yeux l’émeuvent. Au fond de la voix, mise à part les artifices, une limpidité surnage. Comme une petite fille en train de se débattre au beau milieu d’un fleuve.

Il a ressorti sa botte de Nevers. Transformer les femmes en petites filles pour se rassurer.

Peut-être que ce rire est une sorte d’épreuve à passer comme dans les romans chevaleresques. Il a plutôt l’air d’un Don Quichotte fatigué, celui du second tome, quand le rêve laisse place à la réalité. Dulcinée de Tobosco se transforme en Peggy la cochonne d’un obscur Muppet Show.

Vous reprenez quelque chose ? parvient il enfin à articuler . Et aussitôt il se sent fort, il bombe le torse légèrement et rectifie son axe, l’air de rien.

Une menthe à l’eau.

Il en pleurerait. Il fait signe au serveur une menthe à l’eau et un autre café.

Puis il plante son regard dans son regard à elle à la recherche d’une trace d’humanité.

Et si vous me racontiez… demande t’il d’une voix grave de vieux maitre zen.

Désormais il s’en fiche, les buts se sont évaporés. C’est une belle fin de journée et il lui semble être un survivant.

Elle se met à parler et sa voix change peu à peu tandis qu’il l’écoute. Et la béance est une sorte de lieu commun dans lequel ils pénètrent avec leur lot d’espoir et de déception passés.

2 réflexions sur “Béances

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