L’élève idéal(e)

C’est une question que j’ai envie de me poser en direct. Une question à laquelle je n’ai jamais vraiment réfléchi mais qui mérite de s’y attarder désormais pour un certain nombre de raisons.

Pour quelles raisons est-ce intéressant d’imaginer l’élève idéal(e) ?

Mon but prioritaire en quittant le monde de l’entreprise était de vivre enfin heureux et en paix. Même si donner des cours de peinture est un travail rémunéré dans le cadre d’une activité indépendante, la priorité ne doit pas changer. L’essentiel est de passer de bonnes journées, de travailler avec les bonnes personnes, de me nourrir de ces échanges et accessoirement de pouvoir vivre, payer les factures sans poursuivre de chimères.

Au début j’étais tellement content que l’on vienne frapper à ma porte que je prenais tout le monde. Le problème est que les raisons pour lesquelles ces personnes venaient à mes cours, je ne les connaissais pas vraiment. Certains venaient ici pour exercer une activité de loisir, rencontrer d’autres personnes, et faire de jolis tableaux de fleurs, de paysages, de visages etc. Ces personnes avaient une idée déjà arrêtée sur ce qu’elles voulaient apprendre et je m’efforçais tant bien que mal de les guider vers leur but.

L’enseignement académique ne me satisfaisait plus. J’avais formé des dizaines de personnes dans une école d’art mais au bout du compte la répétition des mêmes choses et surtout le constat qu’aucune véritable créativité nait de cet enseignement, m’a contraint à abandonner ce poste.

Je me suis donc atteler à construire ma propre pédagogie basée sur cette fameuse quête de créativité de chacun. Sauf que je n’en parlais pas aux personnes qui venaient à mon atelier désormais.

A l’époque j’avais eu un premier atelier dans mon garage puis assez rapidement j’ai du prendre un local plus grand car le nombre d’élèves augmentait rapidement. Mon erreur est d’avoir accepté tout le monde car les charges fixes m’inquiétaient. Comprenez que chaque mois élèves ou pas je devais payer presque 1500 euros de charges fixes.

J’ai passé quelques années ainsi et l’ennui peu à peu est revenu. C’est à dire que je me suis rendu compte que j’étais bien plus l’esclave des désiderata de chacun que je n’étais en mesure d’imposer véritablement un enseignement digne de ce nom. Pour bien enfoncer le clou je bénéficiais d’un petit héritage qui nous permis à mon épouse et moi de déménager pour aller nous installer dans une nouvelle maison. En devenant propriétaire je du cependant faire des centaines et des centaines de kilomètres les deux premières années pour me rendre à l’atelier, puis quand le décidais de quitter celui ci et dans le soucis de ne pas perdre tous mes élèves je me suis mis en cheville avec une association pour dispenser des cours bénévolement. En échange mes élèves pourraient venir dans leurs locaux et continuer à me rémunérer comme d’habitude.

Je me suis mis à bosser comme un forcené plusieurs fois par semaine je me retrouvais avec des groupes pouvant aller jusqu’à 30 personnes. Et chacun voulant faire, qui un Zao Wou Ki, qui un Cézanne, Qui un Van Gogh, qui de l’abstraction qui du figuratif.. etc etc

Au bout de deux ans je me suis fait une petite clientèle sur notre nouveau lieu d’habitation dans l’Isère. Je n’ai pas tirer partie des dures leçons que j’avais apprises. J’ai recommencé à accepter toutes les personnes qui se présentaient à ma porte. Et bien sur peu à peu j’ai commencé à développer de plus en plus cette nouvelle pédagogie. J’ai commencé à supprimer les modèles, les reproductions de tableaux, les photos pour entrainer les gens dans ma propre vision de la peinture. Ce qui était prétentieux, ou arrogant, ou complètement idiot lorsque j’y pense parfois et que le découragement m’envahit.

La « vraie » raison est sans doute toujours la même: un manque de clarté. Ne pas être suffisamment clair avec ce que je propose !

De la recherche d’un élève idéal à la trouvaille du prof idéal.

L’un ne peut aller sans l’autre.

« Idéalement » qu’est ce que ça peut bien vouloir dire ? Et pourquoi est-ce que je m’obstine à slalomer toujours entre ces fichues idées ?

N’est-ce pas une sorte de paresse dissimulée au bout du compte ?

Enfin bon essayons de dégager certains critères tout de même.

Le savoir

Il est implicite à partir du moment où je me propose de donner des cours. Mais ce savoir se divise en deux parties distinctes.

  1. Ce que l’on m’a enseigné pour que je puisse dire  » c’est bon je sais quelque chose ».
  2. Ce que j’ai appris par moi-même au travers de la pratique, de l’expérience, et souvent en m’opposant à la règle afin de mieux comprendre au bout du compte sa nécessité.

Aujourd’hui il n’y a pas de conflit particulier entre l’académisme et la pédagogie que j’utilise pour enseigner. Ce que je dispense traite des mêmes sujets.

Je ne vois pas non plus de différence notoire entre le figuratif et l’abstraction, après tout c’est toujours du papier, de la toile sur lesquels on dépose de la couleur, des traits, des signes.

Ce que j’apporte en plus c’est de relier souvent le dessin et la peinture à des mécanismes psychiques, à des obstacles que l’on se crée tout seul finalement parce qu’on éprouve cette absence de savoir.

On imagine ne pas savoir dessiner ou peindre. Et c’est évidemment à partir de cette position que l’on s’en remet à un professeur, avec plus ou moins de confiance, avec aussi plus ou moins de doutes d’hésitations, de suspicion.

C’est lorsqu’on sera assuré que celui sait véritablement quelque chose que l’on pense ignorer que la confiance nait.

Or cette confiance naît sur un postulat bancal. Parce qu’on pense ne pas savoir.

A mon humble avis tout le monde sait dessiner et peindre. tout le monde est capable de prendre une feuille et un crayon ou un pinceau. Le problème est que lorsqu’on le fait seul dans son coin c’est difficile de juger seul de ce que l’on produit. On a besoin d’un œil extérieur se dit-on.

En fait ce regard extérieur on peut tout à fait le fabriquer aussi soi-même.

Le seul fait de prendre une photographie de son travail permet déjà un certain recul, comme de faire quelques pas au delà de la feuille, de la toile.

Pour voir les choses « autrement ».

On peut même changer le sens plusieurs fois en tournant la feuille la toile, cela donnera une autre vision des valeurs des équilibres, des plans.

Et on pourra se fonder alors que sur la seule satisfaction d’avoir réalisé « quelque chose ».

Cette satisfaction est aussi le reflet de tout un jeu de miroirs derrière lequel se dissimule un désir.

Et ce désir sitôt qu’on l’énonce, que l’on croit le cerner par la parole est un mensonge.

-Je veux faire de beaux tableaux.

-je veux prouver que je suis habile.

-Je veux maitriser la composition, la couleur, les valeurs.

Tout cela dans le fond n’est que prétexte qu’il faut péniblement traverser.

C’est pourquoi je parle de ces mensonges d’emblée sitôt qu’un élève arrive à la porte de l’atelier.

Idéalement je cherche à faire perdre ces illusions le plus vite possible.

Sauf que je n’explique pas vraiment le pourquoi du comment.

Sauf que je dois au bout du compte flanquer la trouille à une bonne partie de cette clientèle potentielle.

Parce que j’ai le cul entre deux chaises.

Dire d’emblée tout cela et n’avoir qu’un petit groupe d’élèves « sado maso » si l’on veut où vraiment motivé plus sérieusement.

Ou bien la boucler, accueillir le flot et le turn over comme une donnée essentielle d’un atelier de peinture.

Désorienter.

Accompagner dans ce lieu où le Nord n’existe pas. Pas plus que les trois autres points cardinaux. Ce n’est pas facile sans brusquer, sans trépaner, sans démonter tout à coup la pensée ordinaire qui ne cesse de se souvenir qu’il faut se rendre quelque part.

J’ai passé du temps à trouver tous ces exercices qui progressivement feront plonger chacun dans cette catastrophe d’avoir perdu l’essentiel de ses repères.

Au début brutalement sans doute. Il y a eut des cris et des pleurs et des portes qui claquent.

Je crois que c’est un travail directement lié à la vanité de chacun. Plus la vanité est présente plus elle pose des cadres des limites des repères plus cela fait mal.

Mais qu’en est t’il alors de la vanité du professeur ? Il faudrait ne plus en posséder la moindre parcelle pour être aligné au plus près de cette démarche.

Je ne prétends pas du tout être dépourvu de vanité. Je crois par contre qu’elle est un outil. Une sorte de sismographe. Qui accompagnera l’esprit du groupe tout au long de la séance.

Ce qu’elle advient ensuite je l’ignore lorsque je me retrouve seul. Et à la limite je m’en fiche.

Sans entrer dans les clichés je crois que l’enseignement regroupe plusieurs archétypes allant du héros au magicien dans la représentation que se fait chacun silencieusement. Faire montre de vanité brise également cette tendance naturelle qu’ont les gens à porter n’importe qui sur un piédestal afin de mieux pouvoir le pendre au bout du compte.

L’amour et la haine sont aussi des outils. Comme l’attention et le mépris.

Toutes ces émotions ne sont que des couleurs à déposer sur la palette pour s’en servir. Avec quoi d’autre peut-on peindre vraiment ?

Tout ce que je peux enseigner concernant ces couleurs ces émotions c’est qu’elles ont besoin de s’éclaircir au fur et à mesure du temps. Parfois les choses sont comprises par la confiance que l’on me porte d’une façon intuitive. Parfois elles le sont aussi par le rejet c’est exactement la même chose.

Quand l’élève rencontre le maître et inversement.

Parfois il arrive que deux idéaux se rencontrent.

Une fois passée la bosse sur le front que le choc frontal ne manque pas de provoquer quelque chose de vraiment chouette se met en place.

Il n’y a pas besoin de trop parler, on est dans le même bateau et tant pis si c’est un jour sans vent ou en pleine tempête, où tout au contraire si l’on est gonflé de joie et d’enthousiasme.

Cette sérénité, aucun événement extérieur n’est vraiment susceptible de la déranger.

L’élève et le maitre travaillent de concert.

De temps en temps, il font chacun un pas en arrière pour regarder le tableau en cours sur le chevalet.

Et ils s’inclinent face à cet évènement.

Je crois que c’est cela que j’adore le plus dans ce métier d’enseignant, ces moments de moins en moins rares où les statues tombent en poussières au sol, qu’on ne sache plus qui des deux est le maitre ou bien l’élève.

Elève, client, consommateur ?

Suivant la dénomination que je peux donner à l’évènement extraordinaire de vouloir transmettre, à celle ou celui qui paie pour recevoir je remarque toujours un trouble, un flou.

Le terme d’élève me rappelle de bons et mauvais souvenirs scolaires

Le client me rappelle de bons et mauvais souvenirs professionnels.

Le consommateur une exigence d’en avoir toujours au minimum pour son argent.

Tout mon problème sans doute ne concerne que ce trouble ce flou personnel du choix d’une dénomination comme du renoncement à toutes les autres.

J’y pense en faisant des nœuds pour m’effrayer parce que dans le fond je suis tranquille.

J’ai décidé de quitter le monde de l’entreprise pour être heureux, pour être joyeux et surtout en paix.

Je suis totalement en paix avec tellement de choses à présent.

Des fois je me dis faudrait vraiment que je fasse payer bien plus cher tout ce que j’ai appris et que je disperse ainsi aux quatre vents.

Et puis je rigole et je me dis : quel sale vaniteux tu es encore aller arrête de blablater, les élèves vont bientôt arriver, va donc bosser.

People Aquarelle.

6 réflexions sur “L’élève idéal(e)

  1. Bon jour,
    Perso, je pense qu’il faut apprendre les bases comme dans tout. L’expression : « Paris ne s’est pas faite en un jour » se tient … et puis quand la technique est apprise, il faut l’oublier dit-on… et le talent comme bonus … mais toujours avec le regard de l’autre …
    J’ai un projet : aquarelle et me suis mis en tête d’acheter pinceaux, tubes, et papier …et un bouquin sur le sujet … et tout ça pour égailler plusieurs dizaines de mes textes … projet complètement insensé…. même si selon ton postulat : « … A mon humble avis tout le monde sait dessiner et peindre… » 🙂
    Max-Louis

    Aimé par 1 personne

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