Pourquoi changer ?

L’idée de changer revient comme une ritournelle, tu sais c’est un peu cette chanson que l’on fredonne sans savoir vraiment pourquoi ni comment et qui finit par nous agacer au bout d’un certain temps. Tout ce qui est plus fort que soi est agaçant n’est-ce pas ? Tout ce que l’on ne maitrise ni ne contrôle pas l’est souvent aussi. Cette agacement je crois qu’il provient du petit enfant que l’on conserve au fond de nous-mêmes, et qui soudain comprend que beaucoup de choses dans la vie le dépassent. Qu’il ne maîtrise ni ne contrôle pas grand-chose.

Alors je peux me dire que c’est enfantin de vouloir changer. C’est à dire que j’imagine grâce à l’illusion du changement devenir un autre. Mais quel autre si ce n’est celui qui espère parvenir à s’adapter, c’est à dire à maîtriser en toutes circonstances l’impact provoqué par les circonstances.

Lorsque j’étais gamin j’étais fasciné par l’eau. Y t’il quelque chose qui s’adapte mieux aux circonstances que celle-ci ? Et comment s’y prend t’elle ? C’était déjà ce genre de question que je me posais lorsque j’allais m’asseoir au bord du Cher pour essayer de devenir un pêcheur aussi habile que mon père.

Je l’imaginais habile évidemment comment n’aurait-t ‘il pas pu l’être ?

Par mimétisme je m’efforçais de m’extraire de quelque chose déjà pour me rendre vers un ailleurs imaginaire.

Il me semble que si j’avais pu me filmer à 8 ou 9 ans en train de jeter ma ligne dans le fleuve j’aurais pu voir cette caricature à la fois pathétique et émouvante de ce petit garçon effectuant des efforts insensés pour devenir homme.

Pas n’importe quel homme, le père.

Le pouvoir et la fascination dans lesquels j’avais glissé avec une facilité déconcertante m’avait totalement déconcerté.

Je n’étais plus une mélodie, mais une cacophonie.

L’admiration, la haine, l’amour et la crainte formaient alors une sensation omniprésente de panique qui m’interdisait l’accès à qui j’étais. Tout mon être s’élançait alors vers ce désir de ressembler à ce père tout en détestant souvent le résultat que j’obtenais.

Cela m’agaçait beaucoup et déclenchait aussi de formidables colères contre le monde entier. Puis une fois la rage passée j’entrais alors dans une sorte de catatonie. Il me fallait m’enfouir dans un trou ou bien grimper au haut d’un arbre pour retrouver mes esprits.

Le lieu commun se confondait avec un platitude infinie, qui souillait toute idée d’horizon comme d’avenir . Au fond de moi lorsque je cherchais à me distinguer au delà de ce modèle qu’imprimait mon père, je ne voyais rien. Et j’habillais ce rien d’oripeaux fantasques, abracadabrants lorsque parfois j’avais l’opportunité de prendre la parole.

Pour attirer l’attention des autres sur ce rien qui semblait m’envahir comme une nuit. Une sorte d’appel au secours à peine dissimulé qui provoquait évidemment l’effet contraire. La fuite ou l’évitement, la mise à l’écart.

Cela se produisit tellement de fois dans dans cette enfance que peu à peu l’évènement devint un os que je rongeais. Une obsession.

Cette peur ou l’ennui que je provoquais chez les autres finalement je crois que je m’en nourrissais. C’était sans doute ma seule véritable nourriture pour fortifier cette vulnérabilité que j’avais peu à peu découverte.

Rien n’était aussi intense à coté de cette émotion qu’elle provoquait et qui me renvoyait à une singularité impossible à nommer.

Cette singularité devint une sorte de compagnie je crois. Une confidente. Du rien dont elle était issue elle se métamorphosa sans même que je ne m’en aperçoive en tout.

Puis mon enfance s’acheva, et j’entrais tout aussi lamentablement dans l’adolescence. J’espérais beaucoup dans le collège et la multiplicité des sources d’enseignement. L’espoir d’un nouveau monde me préoccupa quelques semaines, peut-être quelques mois en raison de la force d’inertie. Puis je compris que je n’avais échappé à Charybde que pour aller buter contre Scylla.

La volonté de ressembler à mon père s’évanouit doucement remplacée par celle de ressembler à d’autres, que ce soit des camarades ou des professeurs avec lesquels j’entretenais quelques affinités. J’empruntais leurs postures, leurs répliques, et jusqu’à leurs mimiques à seule fin de parvenir à exister dans ce nouveau monde. Je m’éloignais encore de qui j’étais pour devenir quelqu’un d’autre le temps de la journée d’école.

Puis je rentrais et il me fallait toujours un espace temps particulier pour switcher du collège à la famille. Pour changer ce costume de collégien, en fils. J’avais saisi de plein fouet la notion de positionnement et de statut. Mais le problème était l’impossibilité d’effectuer des liens toujours avec ce rien au fond de moi. La singularité paraissait indifférente à tous les efforts que j’essayais de faire pour m’intégrer dans ces différents lieux et espaces. Et plus je faisais d’effort d’ailleurs plus il me semble que la présence de cette singularité s’en trouvait comme renforcée.

Ce qui se traduisait à nouveau par des colères, des dépressions, ou encore des frénésies étranges d’aller courir dans les bois les champs à perdre haleine, de lectures boulimiques , ou encore m’allonger sur le lit de ma petite chambre en ne faisant plus attention qu’au seul fait de respirer pour tenter de me débarrasser de l’incessant tourbillon mental qui m’accablait.

Tout au long de ce processus je crois que j’ai été obsédé par l’envie de changer, de pouvoir me débarrasser de cette intuition terrifiante de n’être rien. Une intuition aussi que cette intuition serait prémonitoire. J’avais tellement la trouille d’être ce rien qu’il ne pouvait être qu’un désir que je ne parvenais pas à assumer.

Une sorte de fabrication imaginaire, une allégorie ou une succession de métaphores pour tenter d’ échapper à la réalité de la vie et de la mort.

L’idée de changer devait à peu de chose près être du même acabit que cette barre de points de vie supplémentaires qui s’affiche au haut de l’écran d’un jeu vidéo.

Je pouvais changer plusieurs fois, ce n’était pas un souci tant que j’avais encore quelques petits cœurs allumés avant le Game over définitif.

Evidemment on peut considérer que la vie est un rêve ou un jeu. Une sorte d’abstraction. On peut trouver une issue en imaginant cela aussi. En s’en persuadant.

Lorsqu’on est seul, il n’y a aucun problème.

Les difficultés viennent avec les autres et notamment ceux dont on finit par s’entourer et que l’on aime et que l’on entoure également d’attentions et de manifestations d’affections.

Ces relations intimes s’attaquent directement à cet espace temps anéanti que l’on porte pour toujours au fond de soi.

Elles ne cessent de vouloir l’amadouer afin qu’on puisse l’oublier. Et cela fonctionne durant un temps.

Puis il arrive que ce temps s’achève. Le rien reprend possession de tous ses territoires à l’occasion d’un changement d’hygrométrie dans l’air, d’un nuage qui passe, d’un chat qui miaule.

On se retrouve alors nez à nez avec ce rien, avec cette singularité d’être aussi vieux qu’Hérode par ses artères aussi naïf qu’un nouveau né par ses cris et ses larmes lorsqu’on lui refuse le sein.

Alors on prend une nouvelle toile, celle que l’on a raté hier et on recommence.

Peu importe qu’on réussisse cette fois ci ou pas à affronter ce rien les yeux dans les yeux. Ce n’est pas une question de victoire.

C’est seulement accepter d’être en vie pendant que nous le sommes tels que nous sommes.

Golgotha Nouvelle version

2 réflexions sur “Pourquoi changer ?

  1. J’adore cette toile, en particulier le choix des couleurs.
    Et ton texte me fait écho, j’ai toujours eu cette impression d’être une changeante, sans stabilité, sans toucher du doigt l’être.
    Toujours eu cette sensation d’être rien et pas le bon rien .
    Et le temps passe si vite .

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Yaël pour ton commentaire. Le temps passe à la vitesse de nos désirs qui s’effeuillent comme un oignon. Par contre je ne sais pas ce qui se passe quand on arrive au germe 🦠… et qu’on découvre qu’on est une banane 🍌 en fête 🍾 😉

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