Comment en venir aux mots.

C’était à l’automne de cette année 1976 peu après cet épisode de grande sécheresse qui avait débuté durant l’été 75 et que l’on venait de revivre que je fis une découverte extraordinaire. Nous étions harassés je crois. Mon père notamment n’en pouvait plus de se débattre dans son désœuvrement. Le chômage avait frappé notre famille peu après la crise de 74. Et il se rendait compte à quel point tout ce qu’il avait cru avoir bâti et dont il avait coutume de s’enorgueillir de vive voix ne valait plus tripette.

Sans diplôme il devait serrer les dents pour passer des tests psychologiques à chaque nouvel entretien, lui le vendeur formidable, ce héros issu tout droit des divers faits d’armes de Corée , d’Algérie Du Sénégal ou de Trifouillis les oies, qu’il ne cessait de ressasser pour combler le vide de ses journées.

L’épouvante que représentait la misère à venir il la manifestait par une mauvaise humeur chronique. S’agaçant d’un manque de sel, rugissant contre le soleil, la lune et les oiseaux qui, disait-t ‘il, ne cessaient de faire du boucan dérangeant sa tristesse et son perpétuel apitoiement sur lui-même.

Ce fut à l’heure du diner peu après une crise aigue où il s’était emparé des ciseaux de couturière de ma mère pour trancher net un épis que j’arborais et qui l’agaçait au plus haut point que nous en vînmes presque aux mains faute de mots.

Une discussion politique qui tourne mal ça arrive. Ce genre de discussion d’autant plus dangereuse qu’elle charrie de nombreux ressentiments sans même que l’on en prenne conscience.

Ainsi en allait-t’il de l’abolition de la peine de mort au Canada , de la dévaluation du peso de plus de 50% au Mexique, ou bien encore de cette interdiction qu’avait lancée Aparicio Mendez à 15000 dirigeants des partis traditionnels Uruguayens d’exercer une activité politique pour une durée de 15 années.

Je crois qu’à cette époque je ne ménageais aucun effort pour m’insurger contre à peu près tout et n’importe quoi à partir du moment surtout où mon père tentait d’imposer son avis, et invariablement un avis contraire.

C’était si l’on veut la fin d’une dictature, sa statue était déboulonnée et mise à bas depuis tous ces mois passés durant lesquels, horrifiés, nous avions découvert le gamin capricieux qui se dissimulait derrière une carrure de géant gonflé de fatuité.

Ma mère faisait des aller-retours incessants depuis la cuisine vers la remise attenante pour s’enfiler du blanc directement au goulot. La télévision était allumée depuis des 5h du matin et ne s’éteignait pratiquement plus que durant quelques heures au creux des nuits.

Et malgré tout cela on continuait encore à me faire espérer dans un avenir, dans ces règles totalement débiles qu’imposent l’école, le monde du travail, alors que désormais tout concordait pour prouver leur vacuité.

Je crois que je souffrais de ces mensonges innombrables comme on peut souffrir de l’absence.

Il me semblait que je les avais perdu définitivement, qu’ils n’étaient plus que des fantômes d’eux mêmes. Et que par ricochet il fallait que j’agisse de manière pressante pour ne pas en devenir un moi aussi.

C’est peu après « la nuit des crayons » en Argentine ou quelques étudiants furent enlevés et certains probablement assassinés sous le prétexte fallacieux d’une manifestation pour les transports, vers la mi septembre, que je fis le parallèle à voix haute entre la dictature militaire et la façon de se comporter de mon père.

Il y avait des flageolets dans un grand plat de terre je m’en souviens encore très bien. Le coup de poing formidable que mon père décocha à la surface de la table fit léviter le tout comme au ralenti. Je vis la lèvre inférieure de ma mère trembler légèrement puis je fus trainé par une puissance inouïe vers la porte de la maison. Je fus éjecté ni plus ni moins presque sans un mot.

Tout cela tombait à pic. Nous étions parvenu à un paroxysme. Il fallait bien qu’un orage enfin éclate.

Néanmoins l’inconfort de me retrouver dehors pieds nus me fit ouvrir la porte et pénétrer à nouveau dans la maison. Je me hâtais d’aller chercher quelques affaires que je fourrais dans un sac tube, je pris soin de chausser aussi une paire de tennis . Et à cet instant où j’étais enfin paré pour l’aventure je les toisais tous les deux et le seul mot qui pu sortir de ma bouche fut « ciao! » C’était vraiment bizarre.

Je refermais la porte soigneusement tout en me demandant où j’allais bien pouvoir aller et j’optais presque aussitôt pour la gare depuis laquelle je pourrai prendre un RER et me retrouver à la Capitale.

Assis dans le wagon tout me paraissait tellement irréel. Je voyais le paysage défiler de chaque coté comme si je m’étais engagé dans un voyage intersidéral. Une sorte d’état d’apesanteur où je ne sentais plus du tout le poids de mon corps sauf la rage et la tristesse se mélangeant pour me donner une consistance sur laquelle m’appuyer un peu.

Un peu mais pas beaucoup non plus.

Je passerai rapidement sur les différentes astuces et expédients découverts pour survivre durant les quelques semaines qui suivirent. Et dont la plupart évidemment ne furent pas nobles. Il m’aura fallu voler, tricher, mentir, trahir, et je n’en ai pas conserver de mirifiques souvenirs.

Cependant que parallèlement à la débine dans laquelle enfin je pénétrais pour de vrai et que j’allais explorer quasiment sans interruption durant des années je découvrais le refuge des bibliothèques.

J’avais mis le doigt sur quelque chose qui me semblait plus gênant que la misère , c’était le manque de vocabulaire, l’impossibilité d’exprimer tout ce qui m’étouffait et la lecture fut à cet instant de ma vie aussi puissante que pour Bernadette Soubirou l’apparition de la Vierge. Je crois même que j’en fis une sorte de culte, une religion.

Apprendre à lire cela n’était rien.

Réapprendre à lire vraiment c’est à dire à développer sa propre pensée et le discernement fut comme un nouveau pallier.

Quelques semaines plus tard je passais un coup de fil pour avoir malgré tout quelques nouvelles et tombais sur la voix de ma mère qui me dit

ah c’est toi, ton père est à l’hôpital il vient de faire une crise cardiaque.

J’ai dit j’arrive.

Mais je ne suis pas allé à l’hôpital. J’en ai profité pour prendre quelques affaires que j’avais oubliées dans ma précipitation, notamment ma guitare. Chanter dans les rues et les cafés allait devenir bientôt mon gagne pain et c’est grâce à cette guitare sans doute que je n’ai pas sombrer totalement dans la délinquance.

Je suis retourné presque aussitôt vers Paris.

Tu es vraiment sans pitié avait lâché ma mère sur le seuil de la porte en me regardant partir à nouveau.

Ce n’était pas un choix c’était la seule solution que j’avais trouvée à ce moment là pour ne pas m’empêtrer dans la compassion ou la pitié.

Si j’ avais succombé à ces sentiments m’étais je dis sans vraiment me le dire, les choses auraient repris leur cours exactement comme avant j’en étais persuadé.

Si j’avais éprouvé compassion et pitié à cet instant de ma vie je n’aurais pas eu la même vie que celle-ci. Non pas que l’une puisse être plus intéressante qu’une autre, ni pire ni meilleure. Mais j’en avais tout simplement assez de cet amas de non dits, de ce mauvais silence entre nous tous.

C’est ainsi que j’en suis venu aux mots.

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