Il sera plusieurs fois cette fois.

Il était une fois un homme qui cherchait le bonheur et qui ne cessait de se lamenter car il ne le trouvait pas. Lorsqu’il regardait autour de lui, il était envieux de ce que possédaient les autres et il s’obstinait à relever tous les objets, les qualités, les avantages qu’une telle ou un tel semblait posséder et dont il se plaignait d’être dépourvu.

A le regarder attentivement il avait tout à fait le profil d’un comptable qui enregistre les entrées et les sorties d’un livre de comptes. Au fur et à mesure des années il avait même peu à peu emprunté cette apparence caractéristique des petits employés de bureau timorés. Aux coudes, sur sa veste de tweed il avait fait poser deux protections de velours pour ne pas abimer le tissus. Et si vous aviez pénétré jusqu’à son intérieur, vous seriez tombé sur une garde robe étonnante : le même costume pour chaque jour de la semaine, et les mêmes chaussures de couleur noire à semelles plates alignées sur une étagère.

Un peu plus loin dans la cuisine, sagement alignés dans les placards un verre par jour, ou bien encore une pile impeccable de 7 assiettes.

Bref quelque chose de maladif, d’étriqué semblait gouverner la vie de notre homme qui se plaignait sans relâche, mais bien sur dans son for intérieur, jamais de vive voix, de l’absence totale de bonheur auquel il se trouvait condamné.

Les rares fois où il avait tenté de trouver une explication à cet état de fait il avait invoqué la destinée, la fatalité, la faute à pas de chance et il n’avait guère exploré l’au delà du cercle de convictions dans lequel il s’était enfermé.


Il était une fois une femme qui cherchait l’amour et qui ne cessait de se plaindre à qui voulait bien l’entendre car elle ne l’avait jamais trouvé. Lorsqu’elle regardait autour d’elle, son cœur se serrait d’apercevoir tous ces couples qui s’aimaient et cette vision par ricochet ne cessait de la renvoyer à sa propre solitude.

Pour autant les rares fois où un homme l’abordait, qui dans la file d’attente d’un cinéma, d’un théâtre, qui à la table d’à coté au café ou au restaurant, qui dans les transports en commun, aucun ne paraissait digne suffisamment pour qu’elle lui accorde la moindre réponse. La peur de l’inconnu qui ne cessait de la tenailler depuis l’enfance, elle la projetait toute entière sur ces silhouettes qui s’approchaient d’elle et la renvoyait à sa vulnérabilité, à son manque totale de consistance-se disait-t ‘elle et qui lui dissimulait sa vraie nature : un orgueil maladif.

Lorsque parfois, à l’heure bleue du soir elle ouvrait ses fenêtres au haut de l’immeuble où elle vivait, elle s’appuyait sur la rambarde du petit balcon et contemplait les fenêtres des immeubles alentour. Elle restait là avec sa tasse de thé de longues minutes à observer les lumières s’allumer ou s’éteindre dans tous ces appartements, dans tous ces foyers où évidemment résidait l’amour dont elle était écartée.


Il était une fois un homme qui cherchait du travail et n’en trouvait que rarement car toutes les tâches qu’on voulait bien lui confier, il ne les trouvait pas assez nobles pour lui. A chaque fois on aurait pu rire de voir exactement le même scénario se dérouler.

Tout d’abord une joie excessive lorsque par le plus grand des hasards à la suite d’un entretien on lui accordait le job. Ensuite passait un mois ou deux, rarement trois où l’homme déployait tout un arsenal de politesse, d’assiduité, de ronds de jambes envers ses collègues, sous chefs et chefs, en n’oubliant pas d’afficher un mépris pour tout ce qui était au dessous de sa condition, puis comme une pendule suisse irrémédiablement à l’heure, toutes ces choses tombaient brusquement en quenouille. L’homme était comme frappé par une étrange maladie et plus un seul mot ne sortait de sa bouche qui ne manifesta alors toute l’acrimonie dont il se sentait la victime et qu’il renvoyait sur le monde entier.

Nul ne savait ce qui avait pu déclencher un tel changement de comportement. Et d’ailleurs nul ne s’y intéressait vraiment, surtout pas les dirigeants des diverses entreprises qui au bout du compte le licencièrent car évidemment on ne peut pas utiliser le temps d’une journée de travail à se plaindre uniquement.


Il était une fois un vieil homme qui était devenu veuf. Chaque matin lorsqu’il se réveillait il touchait la place près de lui pour constater l’absence de la femme tant aimée. Cela lui permettait de commencer la journée dans la plus grande tristesse mélanger à la dose de colère minimum pour se redresser sur le bord du lit et enfiler ses pantoufles.

Ensuite la série de gestes qu’il effectuait durant une grande partie de la journée ressemblait à ces cartes perforées que l’on introduisait dans les pianos mécaniques pour jouer perpétuellement la même rengaine.

La machine à café s’allumait toute seule une demie-heure avant qu’il enfile les fameuses pantoufles , tout avait été soigneusement programmé la veille avant d’aller se coucher.

Une fois le café bu, tout était rangé, la tasse et la cuillère dans le lave vaisselle, le petit coup d’éponge sur le carrelage de la table, le petit coup de serviette pour sécher toute trace d’humidité ensuite. alors sonnait 8h c’était le moment où le chien montrait quelques signes d’agitation.

L’homme décrochait la laisse de son clou, et le tintement de la ferraille comme un signal déclenchait un dialogue qui se répétait jusqu’au plus profond de la mémoire du chien et probablement de ce qui restait de la mémoire du vieux.

Ensuite l’homme disait au chien comme tous les matins : pas bouger

Puis il sortait pour aller démarrer son véhicule diesel. Lorsque c’était l’été c’était pour mettre en route la climatisation , lorsque c’était l’hiver, le chauffage.

Ensuite il revenait à la cuisine, prenait un bol dans le placard et se resservait un café qu’il buvait debout en regardant par la fenêtre.

Puis il reposait le bol près de la cafetière, se dirigeait vers la porte d’entrée et s’adressant au chien disait :

-Aller vieux, c’est l’heure on y va.

Le véhicule roulait au pas vers la sortie de la petite résidence puis prenait vers l’Est vers la foret qui se tenait à quelques kilomètres

L’homme et le chien marchaient une heure sur les chemins forestiers puis ils revenaient vers le véhicule.

Parfois ils avaient aperçu une biche, un chevreuil et l’événement durant quelques instants apportait un peu de baume au cœur du vieux. Mais ça ne durait guère.

Aussitôt qu’il s’arrêtait devant le magasin Lidl pour aller faire les emplettes de ses menus quotidiens, il repensait à son épouse et sur son front quelqu’un qui se serait intéressé à sa physionomie, aurait aperçu se creuser encore plus les rides de son front, et l’humidité soudaine lui brouillant la vue.


Il était une fois un homme ébloui par sa propre existence comme par toutes celles appartenant aux autres, pas seulement les être humains, mais aussi le moindre insecte, le moindre animal, la moindre fleur, le moindre brin d’herbe. Cependant qu’il n’arrivait pas à l’exprimer. C’était tellement énorme comment mettre des mots là dessus comprenez vous ?

Ce sentiment intense de vivre et cette impossibilité de pouvoir le partager en mot ou en geste avec tout ce qui existait sur cette terre l’avait comme paralysé depuis ses plus jeunes années.

Il se sentait impuissant comme lorsqu’on rêve de courir dans un rêve et que l’on découvre ne pouvoir faire que du sur-place.

Comment exprimer toutes ces choses que j’éprouve ne cessait t’il de ressasser durant des années.

Son esprit était tellement obsédé par cela que rien de ce qu’il vivait ne semblait l’intéresser véritablement. Il vivait dans ce paradoxe.

Parfois quelqu’un venait, un ami possible, une femme qui aurait pu devenir une compagne éventuelle, mais tous ces liens qu’on lui proposait de tisser ne lui paraissait jamais suffisamment intenses et il finissait toujours par éprouver de l’ennui.

Au bout de plusieurs années ainsi il décida de vivre seul, de refuser toute compagnie.

Il trouva un emploi pour subvenir à ses faibles besoins, un obscur travail dans un petit bureau au bout de cette ville.

Les horaires étaient convenables et la charge de travail suffisamment légère pour que la plupart du temps il puisse réfléchir à la façon dont il pourrait s’exprimer pour témoigner son grand message.

Les années passèrent et il se mit à écrire sur des petits carnets. Au bout de 20 ans il avait rédigé des centaines de ces carnets qu’il rangeait dans des cartons au fur et à mesure pour les remiser dans le petit grenier qu’il louait avec l’appartement dans lequel il vivait.

Un jour des voleurs vinrent et fracturèrent toutes les portes de ces greniers et dérobèrent les cartons imaginant y trouver des objets à revendre.

Ce fut pour l’homme au début la pire catastrophe qu’il n’aurait pu imaginer.

Durant des mois il devint l’ombre de cette ombre qui était lui-même. Il tomba gravement malade et pris un congés pour s’enfermer chez lui. Allongé sur son lit il ne cessait plus de ressasser son parcours et à se demander pourquoi, pourquoi, pourquoi moi.

Un soir d’été alors qu’il avait laissé sa fenêtre ouverte un petit oiseau pénétra dans la chambre. Durant quelques instants il se cogna aux murs étroits de celle ci puis finit par se poser sur le pied du lit et fixer l’homme obstiné à vivre son agonie.

L’oiseau se mit à chanter.

L’homme interloqué se redressa un peu, leurs regards alors se croisèrent et ce fut comme une délivrance enfin.

Puis l’oiseau ressortit de la chambre comme il était venu.

L’homme se secoua, se lava s’habilla et enfin s’installa à sa table pour écrire sur la nouvelle page d’un nouveau carnet.

Mais cette fois ci une fois le carnet terminé il le mit dans une enveloppe et l’adressa à une maison d’édition dont il appréciait depuis toujours les publications, la ligne éditoriale.

Puis il retourna à son travail totalement guéri. Et la vie continua ainsi aussi belle et intense telle qu’il l’avait toujours éprouvée sans jamais parvenir à vraiment le dire. Mais quelle importance de le dire se disait t’il désormais .

2 réflexions sur “Il sera plusieurs fois cette fois.

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