Lettre aux menteurs

J’ai attendu longtemps avant de pouvoir l’écrire cette lettre. Le temps nécessaire qu’il faut pour éprouver la différence entre se persuader et être débarrasser du doute.

Peut-être n’est t’elle encore qu’un brouillon, une esquisse, au moment même où je la commence je n’en sais fichtre rien, mais je sais qu’au delà des pensées quelque chose me pousse vers la surprise, l’aventure et voyez vous c’est ce qui me plaît le plus dans cette vie. C’est la seule tactique que j’ai trouvée pour contrer l’ennui pesant des certitudes.

Bien sur vous vous direz que je me l’écris à moi-même en premier lieu. Vous ne vous répertorierez pas dans la catégorie des menteurs, vous vous tiendriez à l’écart un peu comme ces voyeurs qui dans leur désœuvrement ne cherchent qu’à glaner quelques informations croustillantes, quelques ragots afin de déjouer le silence primordial qui réside entre les êtres.

C’est avant tout parce que vous serez persuadés de ne pas être menteur et ce faisant évidemment vous en êtes déjà une ou un.

Je ne parle pas seulement du mensonge conscient, celui que l’on fomente pour tromper l’autre, je parle de tous ces mensonges que l’on ne cesse de ressasser en soi-même pour s’inventer à la face du monde comme de la notre.

L’art de la persuasion sera sans doute celui du 21 ème siècle. J’aimerais bien pouvoir le sauter ce siècle pour apercevoir déjà le suivant qui sera certainement plus serein, plus ludique, plus inventif que tout ce que nous aurons eu à traverser pour y parvenir.

Je ne dirai pas qu’il sera plus spirituel parce que ce mot est attaché à tout un carcan de religiosité qui ne sert encore qu’à tromper le chaland.

L’église a depuis toujours été du coté des empêcheurs de tourner en rond, parce qu’elle ne comprend absolument rien aux vertus de la danse et de la transe.

Parce que le profit depuis belle lurette guide le monde comme un vecteur, emportant tout en ligne droite. Cette ligne droite qui comme vous ne le savez peut-être pas est la seule direction que peuvent prendre les démons.

C’est d’un éblouissement dont je voudrais aussi vous parler dans cette lettre. De cette lumière prodigieuse qui semble provenir d’un autre monde mais qui, à bien y réfléchir, est la seule vraie lumière rendant caduque toutes les autres en lesquelles on se sera éclairé pour voir.

Tous ces voiles qui soudain s’évanouissent pour la laisser enfin passer telle qu’elle a toujours été.

C’est en me rendant dans l’Allier en revenant de vacances que l’idée de cette lettre m’est revenue. Cela fait si longtemps que je la tiens au fond de moi comme un oiseau couve sa portée…

J’ai poussé les grilles du cimetière là bas pour me rendre sur le caveau familial. J’ai vu la mousse sur le granit et j’allais laisser les choses ainsi quand mon épouse a dit : on va nettoyer.

Nous sommes revenu à la voiture pour chercher une éponge et du produit à vaisselle au fond d’un panier et nous avons passé une partie de la matinée sous un soleil de plomb à remettre à neuf la pierre tombale.

Puis une fois la chose faite, j’ai éprouvé l’envie de me promener un peu dans les allées, curieux de voir si je ne connaissais pas les noms inscrits en lettres d’or.

La claque !

Je n’avais pas assez de doigts aux mains pour compter tous ceux que j’avais autrefois connus, camarades et amoureuses, imaginaires et réelles.

Tout un contingent de défuntes et de défunts venus au jour en 60 et pour la plupart décédés depuis plus de 10 ans.

J’ai voulu chasser cette impression abjecte de prime abord qui me réjouissait secrètement d’être toujours en vie. Un peu comme ces survivants d’attentats qui se sentent coupables d’en réchapper et dont la culpabilité semble directement provenir de la jouissance indicible de s’en être sorti indemne.

Et puis merde ai je pensé quelle chance j’ai finalement !

Je suis là au grand air sous le soleil vais je encore m’en plaindre ?

Je suis revenu en sifflotant pour remplir un gros bidon d’eau fraiche à la fontaine et arroser la pierre tombale.

Je me suis souvenu de quelques bons moments passés et repoussant volontairement, courageusement tous les sales quart d’heures. Il ne servait plus à grand chose de conserver rancune, colère de tenir rigueur. Tout avait fondu comme par magie en quelques instants comme la mousse qui désormais disparaissait dans l’évacuation du caniveau.

C’est là que j’ai compris aussi tous les mensonges que j’avais inventés pour vivre.

C’est à cet instant là que l’éblouissement est advenu.

En même temps que l’émotion insoutenable écartait mes cotes libérait mes poumons faisait cogner mon palpitant.

J’ai pleuré je n’ai pu me retenir.

Mais ce n’était pas sur moi cette fois ci.

C’était sur le monde probablement, du moins s’il faut trouver un mot.

J’ai refermé les grilles soigneusement et puis nous sommes reparti c’était l’heure du déjeuner et nous avions faim.

Il y a souvent des choses bien plus importantes à faire dans la vie que d’écrire des lettres de toutes manières.

dessin inachevé

10 réflexions sur “Lettre aux menteurs

  1. Bonjour, je constate que vous rentrez de vacances en très grande forme ! 😉
    PS : j’apprécie également beaucoup les petits carnets remplis de pensées, de hasard, de croquis, de signes, de fil en aiguille, etc !… 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour votre commentaire Biche astérisque ! Et oui quelques jours de vacances pour recharger les batteries ! Ensuite quelques jours encore pour se remettre des vacances et la vitesse de croisière sera de nouveau atteinte 😉 Bonne journée !

      J'aime

  2. Bon jour Patrick,
    « …J’ai refermé les grilles soigneusement » … il faut avancer quoi qu’il advienne… et puis il y a ceux et celles restent qui sont là pour « écrire l’histoire » (dans le sens large du terme…) aussi tu en fais parti…
    Bonne journée 🙂
    Max-Louis

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.