La difficulté de s’enraciner.

Il parait qu’il faut parler de soi en tant qu’artiste, parce que les gens sont curieux d’en savoir plus. Du coup je cherche une façon de réécrire encore ma biographie pour la placer sur mon site, et systématiquement toutes les tentatives se soldent par un échec. Cette répétition de l’échec ressemble à une volonté de ne pas vouloir s’enraciner. La question alors est de savoir dans quels buts ? les buts conscients mais surtout ceux qu’on a du mal à s’avouer.

L’idée même d’ennuyer l’autre autant que je peux m’ennuyer tout seul à soliloquer est terrifiante. Cependant je vais prendre ça comme une sorte d’exercice et on verra bien où cela me mènera comme d’habitude.

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Ma mère est née sur le sol français en 1936 de parents estoniens. Durant toute sa vie elle n’a jamais cessé de souffrir d’un déracinement dont elle n’était pas l’actrice principale.

Je me souviens qu’elle m’a souvent parlé de la façon dont elle avait aussi souffert de l’image peu reluisante que les petites françaises et français qu’elle fréquentait lui renvoyaient.

D’abord on l’avait traitée de russe, ce qui à l’époque valait encore moins que d’être italien, espagnol, portugais ou arabe.

Les griefs dont on l’accusait alors c’était d’être étrangère tout simplement et pour bien marquer le coup on l’accusait d’être pauvre, d’être sale, d’être voleuse ou menteuse, c’est-à-dire d’incarner les défauts dont personne ne voulait ouvertement s’affubler et surtout de ne pas être tout à fait semblable à tous ces enfants qui l’entouraient alors.

Sans aucun doute il lui aura fallu batailler beaucoup pour se fabriquer une estime d’elle-même afin de parvenir à camoufler cette faille que l’on n’avait pas cessé de lui indiquer.

Au bout du compte une fois la cour d’école vide, il ne reste que des fantômes et toutes ces voix que l’on intériorise et qui n’ont de cesse de nous ramener à notre propre étrangeté.

Son désir était d’avoir une fille mais ma naissance contraria ses projets. Ainsi j’allais devenir ce petit français qui presque naturellement allait s’intégrer sans trop d’effort en suivant le cursus « normal » c’est-à-dire une scolarité sans problème, des études et à la clef un travail une famille.

Cette sensation d’être un pansement sur une blessure je crois qu’elle est venue très tôt dans ma vie.

Un jour j’ai entendu quelqu’un me raconter une histoire d’oiseaux. Il parait qu’il y a toujours un oiseau qui ne mange pas en même temps que les autres. Qui se tient à la périphérie des festins pour surveiller les alentours et prévenir le groupe d’un danger éventuel.

Le genre d’histoire que l’on retient parce qu’elle touche une partie profonde de qui l’on est.

Mon père est né français, en 1935, à Paris. En retrouvant des photos de lui adolescent puis jeune homme je me suis dit que je n’aurais pas aimé le fréquenter. Belle gueule avec cette morgue dont je ne savais pas évidemment gamin qu’elle lui était nécessaire afin de dépasser de nombreux complexes qu’il s’était inventés.

On ne choisit pas ses parents, mais on peut essayer de les comprendre avec le temps car cet effort n’est pas vain, il permet de s’expliquer les choses, même si de nombreux doutes persistent.

Ma nature de buvard s’est imprégnée du sang des blessures parentales et certainement que la source de celles-ci provient de milles lieux et êtres que j’ignore et continuerai d’ignorer.

Il s’agit d’une transmission, d’un héritage qui s’effectue sans papier, sans preuve, sans trace véritable et qui ne réside dans cette atmosphère dont on se trouve entouré peu à peu. Avec le temps on finit par savoir que c’est dans la lumière d’été ou la pluie d’automne que notre vrai patrimoine se cache.

Chose totalement incompréhensible pour quiconque aura acquis la certitude d’être aimé, d’être légitime.

Cette notion de légitimité ou bien comme on dit aujourd’hui ce complexe de l’imposteur ne réside donc pas uniquement dans la peinture mais dans une vie tout entière.

Je l’ai rencontrée à chacune des étapes de ma vie d’homme et j’en ai aussi certainement beaucoup souffert avant d’apprendre à en tirer parti.

Je ne voulais cependant pas continuer à perpétrer cette injustice. Je me suis rebellé très tôt contre les circonstances.

Sans doute la force m’est -elle venue du fait que je n’avais pas à souffrir d’être étranger d’une part, pas plus qu’issu d’un milieu modeste puisque mon père s’était donné quelques moyens tout de même pour s’élever dans l’échelle sociale. C’était sa seule priorité véritable d’ailleurs. Un faisceau d’actions diriger vers le seul but qu’il se sera fixé à savoir devenir un homme qui compte parmi les autres au travers d’une image calquée sur les caïds du cinématographe.

Il y avait à la fois du Gabin, du Blier chez lui, c’est ce qu’il désirait afficher. Mais moi qui vivait à ses cotés je sentais bien qu’au fond il était tout le contraire.

Un soir d’hiver il était venu me trouver alors que je faisais mes devoirs à mon petit bureau et comme j’avais à faire des dessins d’indiens il attrapa le crayon et m’épata. Un Indien plus vrai que nature surgit d’entre ses doigts sur la page à grands carreaux de mon cahier.

Quelques années plus tard un vendredi soir il revint à la maison avec une boite de couleurs à l’huile, un chevalet gigantesque et de grandes toiles. Le samedi il esquissa au fusain directement sur la toile un immense bouquet de roses, puis plaça quelques couches de couleurs épaisses et s’arrêta là.

Le tableau resta longtemps sur le chevalet dans un recoin de la cuisine, puis un jour on monta le tout au grenier et il passa à d’autres lubies comme par exemple bricoler, où aller pécher le brochet.

Mon père voyait toujours les choses en grand, en très grand. Aussi se lançait il dans la moindre activité, il ne souffrait aucun retard, aucune hésitation, aucun obstacle.

Impatient et colérique il envoyait tout promener à un moment ou un autre ce qui ne m’arrangea pas la vie évidemment tant que je me basais sur son exemple.

Ce fut quelques années plus tard que ma mère redescendit la boite de couleurs, le chevalet et quelle se mit à peindre.

Toute sa mélancolie, elle la déversait dans la peinture en reproduisant des tableaux de maitres flamands avec un habileté proche de la perfection. Comme si cette perfection était pour elle une sorte de baume, de remède.

J’ignorais alors l’erreur dans laquelle elle allait sombrer de plus en plus. Car tout le monde sait que la perfection n’est pas de ce monde. Ne parvenant pas à l’atteindre elle se renferma de plus en plus sur elle, devint aigrie contre l’existence tout entière et termina son processus d’auto-destruction par un cancer du colon qui l’emporta en 2003.

Ce que j’en ai compris intuitivement c’est que j’avais une sorte de mission qui m’était confiée silencieusement de la part de mes parents et de tous les êtres qui font partie de cette chaine inouïe d’existences pour parvenir jusqu’à moi.

J’ai énormément cru à cette histoire de mission.

Le seul problème est que je ne savais pas du tout comment j’allais m’y prendre, au travers de quelle activité humaine ? Sitôt que j’imaginais une voie, j’arrivais presque immédiatement au bout et ce bout me paraissait être une impasse.

Je n’avais pas le discernement suffisant pour comprendre que je ne faisais que reproduire le même modèle chimérique de mon père et de ma mère c’est-à-dire atteindre à la réussite quelle qu’elle fut afin d’obtenir une sorte de rétribution cosmique.

Ma seule chance fut je crois de faire confiance au hasard. De n’avoir à un moment de mon existence plus aucune idée de but qui ne soit pas volatile presque aussitôt fabriquée.

Que ce soit la répétition des postures nécessaires pour fonder une famille, une carrière, j’échouais lamentablement à chaque étape, j’en éprouvais un dépit authentique toutefois puis, le temps passant je comprenais aussi peu à peu que j’en étais comme soulagé de ces échecs.

Comme si quelque chose en moi avait tout mis en œuvre pour accélérer le temps, bruler les étapes afin de voir ce qu’il pouvait y avoir au-delà.

Au-delà il y avait le vide, le rien.

C’est à partir de là que j’ai commencé à griffonner des textes comme pour meubler ce vide.

A l’école depuis les plus petites classes autant que je puisse me souvenir j’ai toujours dessiné, et d’après l’admiration que me portaient mes camarades je crois que je dessinais plutôt bien. Mais j’aimais aussi attirer l’attention et pour ce faire je m’étais lancé dans la caricature ; Faire rire me permettait de passer pour un pitre, statut que je privilégiais car il m’évitait de partager mes déboires familiaux.

Mon père dans ses colères ne se contrôlait pas plus que ma mère lorsqu’elle plongeait dans sa mélancolie. Leur façon de s’aimer était brodée d’insultes d’humiliations et de coups. C’était à la fois affreux pour mon frère cadet et moi-même autant que digne d’un spectacle de guignol. Nous nous en sortions ainsi en nous moquant pour ne pas hurler.

Dans le fond des choses les parents servent aussi à cela, à montrer une figure de l’humanité à laquelle on ne veut pas ressembler car on se croit au-delà de ça. On se croit autrement, voire mieux ou meilleur.

Encore une fois il n’y a que le temps qui permet d’obtenir suffisamment de discernement afin de remettre les pendules à l’heure et surtout de se libérer par le pardon, par cette part insupportable à supporter que l’on finit par déléguer à la Providence.

La Providence, le hasard, l’inconscient, le soi, appelons cela comme on le voudra on se trompera toujours par le seul fait de vouloir la nommer cette invisibilité omniprésente, omnipotente, c’est-à-dire tenter de le contrôler.

C’est par la peinture que j’ai fait mon éducation véritable. C’est la peinture qui m’aura tout appris de ce que je comprends de la vie. Elle aura été le catalyseur tout autant sans doute que l’écriture, avec un avantage sur cette dernière : le bavardage n’est pas obligatoire.

Pourtant j’ai bavardé de tout mon saoul en peinture comme si le fait de me rendre compte de ce talent que je possède pouvait lui aussi rétribuer quelque chose de toile en toile comme dans une urgence.  Me permettant aussi de rater à chaque fois cette cible imaginaire, la réussite, le chef d’œuvre  comme il se doit.

Pour enfin découvrir qu’aucun chef d’œuvre ne peut exister tant qu’on le cherche d’un point de vue extérieur. Au travers du regard des autres.

Il faut fermer profondément les yeux pour voir. Avec obstination. S’enfoncer dans l’erreur complètement, ce que l’on a toujours cru être une erreur, une maladresse, un manque afin d’en découvrir tout à coup par hasard toute la richesse

Il y a une phrase de Samuel Beckett qui m’a toujours hanté depuis que j’ai vu adolescent « En attendant Godot ». C’est le fameux quand est-ce qu’on va naitre ?

Je crois que je considère la peinture un peu à la façon de ces clochards célestes se posant chaque jour cette question tout en réfutant systématiquement le confort d’une confortable pensée.

Cette question c’est la même que Cervantes se pose au travers de Don Quichotte, que Van Gogh fait murmurer à ses tournesols et à ses cieux étoilés.

Quand est ce qu’on va naitre ?

La peinture et la vie n’ont besoin sans doute d’aucune autre question que celle-ci pour continuer à avancer. C’est peut-être une question que se pose l’univers tout entier à chaque instant, une question que se pose Dieu pour ceux qui y croient et surtout pour ceux qui n’y croient pas.

Quand est ce qu’on va naitre, c’est aussi : quand est ce qu’on va enfin s’enraciner, réaliser enfin ce passage entre les énergies tectoniques et aériennes, devenir arbre, produire du fruit.

Certains le peuvent facilement c’est comme si la simplicité leur était donnée de façon congénitale, d’autres rament une vie entière sans jamais pouvoir l’atteindre.

Ce qui réunit les opposés c’est cette question de l’enracinement qu’importe l’arbre qu’importe le fruit. Le miracle est déjà dans la question.

Parler de soi, se montrer j’ai toujours cette réticence à montrer ma figure sur les réseaux sociaux. Un crainte de l’obscène à dépasser aussi probablement. Du coup voilà ma photo !

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