Le naufrage et l’île.

On ne serait décider d’être navigateur tout en évacuant l’idée du naufrage. C’est la fréquentation de celui-ci qui permettra de faire la différence entre chimères et réalités.

Aujourd’hui le ciel était couvert et nous avons gravit la colline pour retomber au delà dans la vallée du Gier dire nos adieux à un ami.

C’est un grand gaillard de Grec qui depuis que nous nous connaissons devient bon comme le vin qu’on laisse reposer au fond des caves.

C’est un jeune homme lorsqu’il arrive un jour de son Péloponnèse , sans doute de la même façon que Rastignac quitte sa province avec comme seul viatique son ambition, des rêves de réussite, de gloire, lui aussi très certainement victime de la grand roue des rétributions à n’en plus finir.

Nous nous sommes rencontrés il y a maintenant une quinzaine d’années.

Je me souviens encore de l’impression bizarre que nos premières rencontres m’auront laissée. Juste un reflet de qui j’ai pu moi-même être, pas grand chose de plus au départ. Un reflet que l’on tente d’éviter mais qui ricoche sur toutes les surfaces réfléchissantes et nous revient comme un boomerang.

Une dizaine d’années de moins que nous. Formidable conteur, séduisant et séducteur en diable. Mais avec cependant ce petit je ne sais quoi qui fait qu’on ne resterait pas plus d’une demie journée à le supporter malgré son coté attachant.

Et puis les années passent. Les rêves de gloire s’effilochent dans l’âpreté du travail quotidien. Deux filles a élever, une épouse frappée de dépression chronique, et au bout du compte la fabrication d’un enfermement. Le travail comme prétexte. De 8 heure du matin à 21h le soir y compris les samedis à écouter la longue litanie des patients impatients de trouver grâce à lui une issue.

Les naufrages qui s’enchainent, la providence se déchaine contre Ulysse. Certains parlent des Dieux courroucés, d’un père lointain à la fois trop proche comme trop lointain.

C’est dans l’œil du naufrage que je cherche toujours l’enfant chez l’autre.

Durant des années j’ai vu seulement quelqu’un qui faisait semblant d’être homme de tout son cœur de tout son être. L’illustration de notre formidable capacité de mimétisme. Celle qui débridée est capable d’étouffer toute trace de fragilité aussi bien dans la posture que dans le regard et la voix.

Et puis les années passent. Rien ne s’arrange tout au contraire.

Le divorce.

La mère qui monte les filles contre le père.

La culpabilité qui ronge, et le dégout qui corrode tout.

Les rêves professionnels qui se brisent.

La mort du père.

La redécouverte de l’amour avec un amie d’enfance qu’il retrouve par hasard.

Un mariage étrange où chacun vit à des milliers de kilomètres de l’autre

Il faut apprendre la patience

Il faut être raisonnable.

Ne pas tout ficher en l’air sur un coup de tête.

Calculer, prévoir.

tenter encore et encore de contrôler sa vie, les choses.

en vain.

comme si la vie se riait de tant d’obstination pour tenter de faire sourire enfin le responsable.

Mais pas tout de suite.

Avant il y a tous les naufrages.

Et enfin hier j’ai pu dire mon ami comme jamais

Nous avons trinqué en nous regardant dans le fin fond des yeux

Et enfin j’ai vu l’enfant.

J’ai vu la fragilité.

Elle était comme une jeune pousse, une vigueur nouvelle.

Je suis resté un instant silencieux à nous observer tous pour conserver cet instant.

Au mois d’aout prochain nous irons là bas peut-être.

On ne sait pas bien ce que le sort nous réserve à chacun encore

mais on s’est tout de même fait cette promesse

comme des enfants qui se quittent pour les grandes vacances

comme des enfants en vacances qui retournent dans leurs foyers

après l’ardeur du soleil et la morsure du sel.

On ne se doit rien

sauf le pouvoir de reprendre la conversation là où elle s’est interrompue.

Il y a les naufrages bien sur

mais il y a aussi l’amitié que l’on découvre peu à peu comme on voit surgir au loin l’île.

Et soudain je ne sais pas pourquoi vraiment ce tableau de Matisse m’est revenu en mémoire

C’est la tristesse du roi.

Mais je ne saurais dire qui est le roi et qu’elle est sa tristesse

Cela fait partie des énigmes à ne pas tenter de résoudre

c’est comme ça.

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