Inquiétude

Nous venions de faire l’amour et j’avais allumé une cigarette tout en examinant le papier peint de la chambre. Peu à peu je constatais la métamorphose des roses joufflues vers la flétrissure. C’était comme si le peintre Soutine était passé dans le quartier et qu’il avait pris plaisir à sagouiner le décor jusque dans le moindre détail.

J’allais sur mes 30 ans à cette époque et je ne connaissais rien à la peinture.

J’avais seulement amassé une somme considérable de savoir ce qui me donnait l’impression de compenser un manque originel.

Parfois lorsque je cherchais à nommer ce manque je parlais d’affection, d’amour, et pour varier, ne pas fatiguer ma cervelle, pour me distraire un peu, j’évoquais mon manque d’argent.

Mais tous ces mots, toutes ces images dans le fond provenait d’une inquiétude fondamentale que je cherchais à cerner maladroitement.

Et avec les années il me semble que ce avec quoi je tentais de me l’expliquer ou de la masquer devenait de plus en plus important reléguant ainsi l’inquiétude en tant que sensation dans les couches profondes de mon inconscience.

Je ne m’intéressais plus à la cause mais seulement aux effets dans une confusion sans doute nécessaire.

La femme près de moi ne fumait pas. Mais la fumée ne la dérangeait pas avait t’elle ajouté lorsque je lui avais tendu le paquet de Lucky.

Je n’arrivais pas à lui donner d’âge, juste une estimation entre 45 et 50. Elle n’était pas belle selon les canons de l’époque et je m’en moquais bien, l’émotion que ses rides et ses tâches avaient déclenchée en discutant à la terrasse du café- ce petit café au haut de la rue Saint-André des Arts- ne m’avait toujours pas quitté. Plus une lourdeur de la chair s’affaissant avec un je ne sais quoi de tendre. Plus que de sexe j’avais ce besoin de tendresse. Autant à donner qu’à recevoir. Mais je ne me rendais pas bien compte encore, juste par ci par là une intuition fugace qui passait comme ces aventures que j’enchainais.

Elle peut-être n’en était plus là. elle regardait le plafond en me caressant doucement la main. On reprenait notre souffle en retardant le moment où il faudrait libérer la chambre.

Il n’y avait plus rien à dire non plus.

C’est à ce moment là que j’ai découvert que l’inquiétude était un mot comme de nombreux mots et que l’on utilise mécaniquement sans prendre la peine de se pencher dessus.

La lumière de cet après-midi d’automne filtrait au travers des rideaux et les bruits de la rue devenaient presque palpables par la fenêtre entr’ouverte.

On était là allongés tous les deux comme des naufragés sur une ile en plein milieu d’un couloir commercial.

Et de mon coté je n’avais aucune envie d’être secouru. Juste se méfier de ne pas entrer en collision trop rapidement. La cigarette se consuma ainsi puis j’écrasais le mégot dans un cendrier Cinzano sur la table de nuit.

J’ai faim pas toi ?

Elle regarda sa montre bracelet et décida qu’elle n’avait pas le temps qu’il fallait qu’elle rentre.

Nous nous sommes rhabillés en silence. Chaque pièce de vêtement supplémentaire avec laquelle nous recouvrions notre nudité était comme une distance que nous installions avec l’événement dont il fallait s’éloigner désormais. Se résigner à s’habiller. Se résigner à continuer.

A la fin j’ai prétexté vouloir rester encore un peu dans la chambre je n’arrivais pas à me faire à l’idée d’arriver en bas et de nous dire au revoir ou adieu.

Elle n’a rien dit juste un sourire fatigué une caresse sur les cheveux, un baiser dans le cou, puis la porte s’est refermée doucement.

J’ai tenté de suivre son pas dans l’escalier puis le bruit de la rue a augmenter d’un coup comme si quelqu’un avait monté le son.

Et j’ai su que je m’étais trouvé nu face à l’inquiétude pour la première fois de ma vie. L’inquiétude n’était pas si inquiétante que cela avais je noté. Et puis je suis sorti de la chambre à mon tour j’ai retrouvé illico tous les manques que je m’étais inventé depuis toujours. On ne se refait pas, c’est la vie.

Femme pensive ( vendu) Patrick Blanchon 2015

9 réflexions sur “Inquiétude

  1. Re Bon jour Patrick,
    Je retiens : »… je m’étais trouvé nu face à l’inquiétude… » belle expression …
    Tu as le talent de l’écrit et la peinture, dessin … et je me demandais si un jour tu allais éditer tes écrits ? (un livre) 🙂
    Max-Louis

    J'aime

        1. Ah mince normalement ça devrait passer avec stripe je vais regarder peut-être que j’ai fais une mauvaise manip … mais c’est vrai que toutes les personnes qui me l’ont commandé sont passées par paypal je n’ai pas eu de retour encore avec la carte bancaire 😦

          Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.