Voir plus loin que le bout de son nez

Une semaine chargée s’achève et mes pensées que j’avais mises en suspens afin d’agir le plus fluidement possible, peuvent reprendre leur cours.

Une exposition collective où se mêlent professionnels et amateurs au centre culturel de Champvillard à Irigny près de Lyon.

Au début tout était flou. Ce projet comme cette nomination soudaine en tant que « commissaire d’exposition » ou « directeur artistique » selon les appellations diverses.

J’avais été à la fois surpris et angoissé que la direction du Centre Culturel m’appelle au téléphone pour me proposer ce projet il y a de cela quelques mois.

Les expositions collectives ne sont pas ma tasse de thé. Je n’y participe que très rarement et la plupart du temps à reculons. Alors que l’on me confie cette mission d’en organiser à la fois la sélection et l’accrochage me semblait tout en même temps insolite, flou et presque ridicule.

Cependant il y a un budget, je serai rémunéré et à cette seule nouvelle je n’étais pas vraiment en mesure de refuser. Il allait même falloir que j’y adhère du mieux possible.

J’ai donc dit oui sans plus réfléchir.

Puis les semaines ont filé comme toujours. La date est arrivée, j’ai retroussé les manches et j’ai pris le volant pour me rendre à la fameuse soirée de sélection des œuvres avec une petite boule au creux de l’estomac.

Qui suis je pour décider de la valeur d’une œuvre ? c’était cette question qui ne cessait pas de revenir en boucle durant le trajet, heureusement suffisamment long pour que je n’y songe plus à l’arrivée.

Entre 16h et 19h ce lundi j’ai vu arriver les artistes avec leurs œuvres sous le bras. 30 participants que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam. Pour la plupart des Irignois, des peintres amateurs et quelques professionnels.

Des choses de tout acabit mais plutôt propres dans l’ensemble que je me suis mis à empiler sur les tables en rédigeant chaque fiche. Peu de conversation avec chacun, juste en revenir aux règles : 4 œuvres pas plus et la vérification du système d’accroche. Ce dernier souvent défectueux.

Puis un ou deux conflits évidemment. Cette femme par exemple qui n’en démord pas de vouloir absolument présenter une série de dix dessins et que je tente de contenir tout en accueillant les autres pour ne pas perdre de temps.

Je vous ai dit 4 c’est 4..

Mais ça n’a aucun sens puisque je vous dit que ces 10 tableaux vont ensemble… et de soliloquer sur l’histoire de chacun. Il y a eut un incendie et mon grand-père a tenté de sauver quelques effets personnels c’est lui là sur ce tableau en paysan, vous voyez que vous ne comprenez rien à mon travail. Il a tenté de sauver la photo de son fils mort à la guerre mais le feu a tout emporté.

Je vous dit 4 c’est 4 madame, je n’en démords pas non plus.

Mais vous ne comprenez rien à rien décidémment.

Non il y a des règles, essayez d’imaginer… 30 participants, 10 tableaux chacun, je les mets où ? sans compter que ce serait injuste pour les autres qui ont joué le jeu vous voyez. ( encore aimable encore poli)

Mais vous ne comprenez rien puisque je vous dit que ces 10 œuvres sont indissociables…

A la fin je dis c’est 4 ou bien vous repartez avec vos tableaux.

et je continue, au suivant, au suivant.

Durant un bref instant ça me rappelle des choses peu agréables vécues en entreprise. L’efficacité, la rapidité de décision, le saquage, le laconisme de rigueur.

Technique ? c’est du pastel bien , le système d’accrochage ce n’est pas ça. Et vous le vendez combien ? quoi ? 20 euros ? vous pensez que c’est bien sérieux ? ça n’a aucun sens de vendre ça 20 euros, mettez 150.

ah bon tant que ça ? mais ça ne va jamais se vendre !

à 20 euros autant le donner vous savez. Et puis quand les choses n’ont pas un prix sérieux, on pense vite qu’elles ont été bâclées, que ça ne vaut rien… vous avez lu mon tutoriel sur comment proposer un prix correct à ses oeuvres ?

Normalement tout le monde l’a eut, vous auriez du prendre un peu de temps pour le suivre.

Suivant !

Bon alors d’accord je ne vous en laisse que 8…? c’est mon dernier mot.

4 je vous ai dit pas un de plus.

Soudain une éclaircie, cette femme qui m’apporte 3 œuvres magnifiques, le système d’accrochage est parfait, le prix parait juste, tout roule au poil, l’affaire est réglée en 20 secondes, j’adore…

Et j’ai préparé des textes pour mettre avec les 10 tableaux ça n’a pas de sens vraiment … je n’écoute plus, c’est une sorte de bruit de fond avec lequel composer. Comme les klaxons de voiture, le cri des martinets, la sueur qui perle dans le dos.

Ces deux femmes la mère et la fille ensuite. Nous avions échangé en amont sur mon compte Instagram. J’avais déblayé le terrain en la rassurant, en donnant des conseils, elle a lu le tutoriel. Je me demandais si elle était jolie. Mais là avec le masque pas le temps de s’attarder. A peine quelques mots échangés : technique c’est de l’acrylique le format, le prix parfait c’est fini, au vernissage alors on aura plus de temps pour discuter…

La femme aux dix tableaux est une sorte de mélange entre madame Mac’Mich et Thatcher. Quelque chose de militaire dans la posture, et cette lèvre inférieure qui baille lorsqu’elle parle comme la semelle d’une vieille godasse. Le fait de trouver une chose risible pour désamorcer le drame fonctionne. Je me détends.

alors ces 4 vous avez fait votre choix ?

Je n’attends pas de réponse je passe à la suite.

3 cadres 80×80 avec un énorme cœur en relief chacun. Lacérés avec je ne sais quel engin les cœurs. Noir c’est vraiment noir et pour agrémenter le tout les mots Réfugiés, émigrés, America pour titre

oh ben ça va plaire à la municipalité c’est certain je pense

Et celui ci je l’offre à la mairie. Un grand format 150×60… on dirait un immense paillasson coloré. je suis un peu salaud évidemment mais lui pas vraiment sympa non plus.

D’accord c’est de la sculpture plutôt non ? Et quels sont les prix ?

Ah mais ils ne sont pas à vendre ! Et le grand là c’est un cadeau pour la mairie…

Il me faut des prix pour les assurances.

Mettez ce que vous voulez …

vous êtes vraiment rigide ça n’a aucun sens 4 tableaux Regardez si je mets cet afghan en plus à coté …

Il est beau votre afghan mais il n’a absolument aucun lien avec les autres je dis.

Quoi ? mais vous dites n’importe quoi monsieur avec l’actualité en Afghanistan, vous ne voulez pas de celui là !!!!

Je dois accrocher une exposition madame ça n’a pas grand chose à voir avec l’actualité vous savez

Vous êtes vraiment obtus.

une voix dans ma tête me dit c’est vrai putain tu es vraiment focalisé sur tes 4 trucs… tu tiens à ton putain de cadre hein t’en démordras pas.

Je ris sous cape.

Pour un artiste c’est presque jouissif d’imposer à d’autres cette contrainte.

Mais sans contrainte pas de liberté n’est ce pas, tu te rassures comme tu peux.

Non je ne prendrai pas l’afghan, je vous le dis tout net et sinon vous remballez l’ensemble et allez au diable !

Je dois faire peur un peu aux autres qui ne savent plus s’ils doivent sourire ou grincer des dents.

J’ai envie de me lever et de monter sur la table en criant allez c’est pour rire mettez toutes les merdes que vous voulez on va faire une boucherie. A poil tout le monde !

Un ange passe.

Abattage, 5 artistes en 5 minutes.

Puis une accalmie soudaine. J’entends un oiseau. Envie de fumer une clope, il est pas loin de 18h.

Time break. je me lève , elle me regarde et au miracle enfin je vois les 4 tableaux alignés. Deux dessins deux aquarelles.

Je ne dis rien, je sors pour fumer, pas de quartier.

au loin les collines, les monts du Lyonnais, une vapeur bleutée.

Je savoure bouffée après bouffée. Ca passe vite malgré tout.

donc 4 tableaux sous verre, voyons donc le système d’accrochage … aie ! ce n’est pas ça du tout.. mais je vais m’en arranger. Ensuite le format, la technique, le prix ?

On est fatigué tous les deux la vieille et moi mais elle veut encore avoir l’avantage ça se voit.

vous êtes vraiment borné elle me dit.

je réponds pas je lui laisse le fameux dernier mot. Quelles soient jeunes ou vieilles ça leur fait tellement plaisir j’ai remarqué.

Puis elle disparait enfin et la pièce reprend ses dimensions naturelles.

Il est presque 19h lorsque la voiture se gare. Un couple franco japonais. Des boites en cartons … je crains le pire.

Mais c’est magique, la petite dame japonaise extirpe ses objets avec une extrême délicatesse et les place sur la table. L’homme lui tend un tréteau auquel elle suspend des boules constituées de dizaines de fleurs en papier plié.

Je reste bouche bée comme un gamin émerveillé. Une magnifique installation vient de se monter par delà le bout de mon nez.

Le monde au delà devient un peu moins flou. De moins en moins flou.

Une joie soudaine s’empare de nous le courant passe fort et j’ai le sentiment de les connaitre depuis toujours.

Ils sont repartis comme ils sont venus sans rien déranger.

C’était la fin de la journée, de cette première journée. tout était désormais éparpillé dans la salle 111 œuvres au total et une harmonie à découvrir dans tout ce fatras.

J’ai dit au revoir à la personne chargée de refermer les portes du centre car il n’y avait plus personne dans les bureaux.

Puis j’ai repris la route vers chez moi. Après Vienne un long ruban que forme la RN7 et je pouvais voir au loin, très loin comme si l’horizon ne se trouvait plus du tout masqué par le bout de mon nez.

Yoshimi Delaite Œuvres en papier plié

6 réflexions sur “Voir plus loin que le bout de son nez

  1. Belle description de la sélection des œuvres lors d’une exposition, je me souviens d’une jeune mère célibataire que j’ai fait pleurer pour avoir refusé son tableau qui ne possédait aucun système d’accrochage, elle n’avait personne pour le faire, finalement j’ai sorti ma caisse à outils, une anecdote parmi tant d’autres,
    Merci pour ce texte et pour tous les autres que je découvre avec plaisir tous les matins 👏😍

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Jean-Jacques ! j’ai une caisse à outils fort heureusement et des astuces … à la fin après encore une jolie bagarre durant le soir du vernissage où la même en douce avait placardé des textes à n’en pas finir à côté de ses tableaux me pourrissant ainsi un mur tout entier, j’ai fouillé et le seul truc que j’ai trouvé c’est le mot de Cambronne ! Enfin un peu plus tard épuisés tous les deux nous nous sommes rabibochés comme deux têtus bougons avec des « sans rancune » et autres « mais après vous » 😉

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