La suspension volontaire de l’incrédulité.

Je me réveille encore trot tôt et j’hésite un instant, une fois le petit pipi matinal achevé, à retourner sous la couette ou bien à prendre le taureau par les cornes. Et évidemment tant que je n’aurais pas dessiné ce fichu taureau, que je ne le verrai pas de visu, j’errerai dans l’arène en retirant un à un les poils de chat collés à mon habit de lumières un tantinet ternies.

Ce que je cherche c’est à m’enchanter voilà tout.

Et je n’invente pas le titre de ce billet je le pompe au poète anglais Coleridge lui même utilisé par l’anthropologue Yves Winkin dans le champs de ses études sur la communication.

« The willing suspension of disbelief ») (Winkin, 1997)

S’enchanter c’est suspendre cette propension spontanée à rejeter toute croyance durant un laps de temps plus ou moins long.

Le but est évidemment toujours à peu près le même: celui de se faire plaisir. La conséquence lorsqu’on en abuse se nomme l’addiction.

Donc l’incrédulité serait une sorte d’état naturel dont nous chercherions à nous évader par l’enchantement pour déclencher le plaisir.

A partir de là, on peut comprendre beaucoup de choses. Et en premier lieu la consommation. Comme ses deux extrêmes la boulimie et l’anorexie. On pourrait facilement imaginer qu’elles servent de contour, de périmêtre ou d’enclos à notre modernité.

Quelque soit le trajet que nous effectuerions depuis notre nombril, chaque rayon ainsi tracé se heurterait à une étrange constante, un langage binaire: Avaler ou dégueuler.

On comprend que Marc Aurèle soit de retour en librairie s’il n’était devenu lui aussi, du moins sa production littéraire, un bien de consommation comme l’est à peu près tout ici bas.

Apprendre à se modérer, à devenir « raisonnable » serait désormais le dernier manuel qu’on s’arrache pour avaler du savoir, de l’intelligence, ce qui correspond à une provision de phrases toutes faites – et au final tenter de donner un sens à la société humaine. Un sens positif bien sur.

Car nulle communication ne saurait exister vraiment si elle n’a pas pour but de renforcer la croyance en la société toute entière.

Je communique car je révère la société. Faut le savoir avant d’aller coller des affiches pour changer le monde sur les murs des usines.

Je révère la société même si je ne sais pas vraiment ce que ça veut dire. Comme je révèrerais un Dieu invisible. C’est un programme implanté dans la vase du bulbe depuis belle lurette.

Donc quand je m’amuse à être rebelle, à tirer des conclusions philosophiques antisociales, je ne fais jamais autre chose que de valider ce programme.

C’est à dire que je pars d’un pseudo enchantement, je m’enivre je me saoule je divague pour parvenir à la fin le bec dans l’eau, au désenchantement le plus total par ce que c’est la seule façon de récupérer mon vieux paletot, celui que la nature me fait porter depuis que le monde est monde. Mon état d’incrédule crasse.

Le plus beau c’est que les deux se valent autant. Enchantement, désenchantement, les deux déclenchent un phénomène glandulaire, la fabrication de dopamine. On ne se rend pas compte que l’on pénètre dans des addictions, le plaisir devient de plus difficile à atteindre et la dose augmente chaque jour un peu plus.

Boulimie, anorexie, Avaler, vomir. Respirez vous êtes désormais filmés étudiés analysés. tout ça pour inventer de nouveau messages afin de vendre sur tous les tons sur toutes les musiques la plaisir fabuleux de vivre en société.

La plus belle suspension de mon incrédulité naturelle c’est lorsque à l’occasion d’un jeu de oui-ja maman m’a appris que j’avais été scribe dans une autre vie.

Je crois que c’était volontaire des deux cotés pour s’évader

Mais j’ai préféré revenir à fond de train dans ma prison de lucidité hélas.

Scribe du Louvre

3 réflexions sur “La suspension volontaire de l’incrédulité.

  1. Bon jour Patrick,
    Ton billet de ce jour me fait penser étrangement à la série des années 60 : « Le prisonnier » … peut-être à cause du mot « enchantement » et du fameux « Marc Aurèle » et puis « ma prison de lucidité » …
    Nous sommes tous des prisonniers sur une ile nommée la Terre et certains essayent de s’évader pour « trouver » un autre enchantement, possiblement 🙂
    Bonne journée 🙂
    Max-Louis

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