L’exagération

Une légère tendance à l’exagération m’entraine parfois à utiliser certains mots à tort et à travers m’a t’on déclaré solennellement il y a peu.

Je me sens donc obligé de revenir sur celui de catastrophe dont j’aurais abusé parait ‘il.

C’est évidemment exagéré pour une exposition de peinture. C’est placer l’importance n’importe comment.

Est-ce dont une tragédie qui se joue ici et dont le cinquième acte apporterait la sanction finale , le fameux dénouement ?

Tout dépend encore une fois de l’idée que l’on s’en fait par rapport au point de vue que l’on veut adopter.

Gilles Deleuze y est pour beaucoup quant à l’abus.

Plus finement encore, mon interprétation personnelle sur ce que déclare Gilles Deleuze sur la peinture et notamment sur les peintres de la catastrophe.

Lorsque Paul Cézanne détruit 3 fois minimum sa toile avant de commencer à songer à peindre vraiment, on ne peut plus vraiment parler de catastrophe.

On parle de déviance, d’acharnement, de ténacité. Et si on ne parlait pas de Cézanne le mot bêtise nous viendrait plus facilement en tête.

Ou le mot poésie en pensant à Tarkovski et à ce type qui dévaste une foret pour se frayer un chemin vers une inaccessible étoile.

Ou à Cervantes et son Don Quichotte.

La tragédie n’est plus à la mode.

La grecque.

On ne comptait déjà plus le nombre de spectateurs endormis durant la représentation de Britannicus en Avignon avant Covid, ça ne s’est surement pas amélioré depuis.

D’ailleurs qui lit encore Jean Racine lorsqu’il n’y est pas obligé pour échapper à un zéro pointé ?

J’ai été tenté d’utiliser le mot désastre, mais on ne le rencontre plus guère dans la langue vernaculaire d’aujourd’hui. Presque personne ne se soucie des astres, sauf entre deux pubs, lorsqu’il s’agit d’atteindre la planète mars ou d’expédier en orbite une brochette de milliardaires attardés. Et encore…

J’aurais du dire accident j’aurais tout de suite été contemporain pour de vrai.

D’ailleurs c’est ce mot là précisément que j’utilise en cours. Soyez attentifs aux accidents je dis.

Soyez attentifs aux catastrophes, j’aurais l’air de quoi ?

Bref revenons au titre: cette exagération maladive, ce réflexe prioritaire, ce préambule à toute pensée raisonnable.

On n’exagère plus autant qu’avant. Et c’est bien dommage.

Reste encore quelques traces dans les péninsules, Italienne, ou ibérique, peut-être en Russie, mais discrètement.

Et me voilà presque aussitôt atteint de nostalgie à force d’exagérer sur l’exagération.

Je peux renifler les odeurs de linge frais qui montent depuis les rues accompagnées de celles de pates à pizza croustillantes tirant la bourre au peppéroni, puis se mélangeant encore à des effluves de paëlla et de pirojkis.

Ainsi l’exagération est t’elle une sorte de croisée des chemins , un carrefour olfactif en tout premier lieu et contre toute attente.

Je ne sais pas si l’expression « avoir du flair » ou « avoir du nez » ne vient pas de l’exagération finalement.

Peut-être qu’autrefois certains individus ayant à la fois la casquette de timbré local et de devin levaient t’il le nez au vent et se mettaient à exagérer abondamment peut-être même en bavant légèrement, pour prévenir leurs congénères affairés à leurs affaires des catastrophes à venir.

Avoir l’exagération dans le sang ce n’est pas rien. C’est renouer intimement avec la tragédie du monde et son cortège de catastrophes en tous genres qui, si discrète se ferait t’elle désormais n’en est pas moins réelle. D’ailleurs quand je pense à l’exagération je pense facilement aux volcans, à des écoulements de lave, à la fois bouillants, lents, tranquilles, inexorables, une impatience montée par un cadre de Saumur qui ne perd jamais de vue son axe.

On parle plus volontiers donc de scandale ou d’accidents, voire de drame.

Exit la tragédie et son exagération, exit la magie.

Et je ne suis pas bien loin de croire dur comme fer qu’au point de vue olfactif nous sommes parvenus au zéro absolu.

Peut-être en va t’il aussi du gout et de bien d’autres choses encore.

C’est la monnaie rendue scrupuleusement par l’absence d’exagération comme transe, comme outil pour rejoindre le sacré.

Ce que l’on connait de l’exagération aujourd’hui ne se situe guère qu’en politique, c’est dire à quel point le terme s’est dévoyé.

Encore que… écoutez bien les discours des politiques, cette insistance sur la prononciation, ce silence entre les mots, ces intonations parfois bizarres, ce  » JEEAAAAN MOUUUULIN » de Malraux, hein ….

bah ce sont les reliefs d’un banquet extraordinaire qu’on n’imagine pas.

La déclamation est une branche de l’exagération, que l’on retrouve encore parfois en poésie, encore que la mode du minimalisme oblige à ne plus en faire des tartines de ce coté là. Sans oublier les nouvelles théories sur le jeu de l’acteur.

On nous empêche d’exagérer voilà ! C’est une censure qui s’est mise en place progressivement sans loi ni décret.

Rien dans le journal officiel.

Et à mon avis tout à du commencer en même temps que les congés payés, les fameuses vacances. C’est toujours à ce moment là qu’on passe les réformes les plus importantes si vous avez remarqué.

Il auront pris le temps, de décennie en décennie. Qui donc ? Mais les avides de pouvoir, les affamés de l’ordre, les obsédés de la gestion tout azimuts.

Et comme ils sont malins, ils ont cantonné l’exagération dans un périmètre facilement contrôlable.

Les actualités télévisées, les « talk Show » le jeu des milles francs de feu Lucien Jeunesse, le feu d’artifice du 14 juillet et le Tour de France, sans oublier les grands messes du football.

Autant de petits camps retranchés mais totalement administrables.

Donc oui c’est vrai j’ai une légère tendance à l’exagération mais comprenez bien que cela fait partie d’un processus global de résistance au même titre que de s’emparer du pinceau et de barbouiller du papier ou de la toile.

Certains disent encore je pense donc je suis, je les plains.

Ils devraient essayer j’exagère donc je vibre j’élève ma fréquence !

ça ne rapporte pas plus, soyons clairs ! mais c’est plus fun comme on disait encore y a pas si longtemps.

huile sur toile Patrick Blanchon Collection privée.

Une réflexion sur “L’exagération

  1. Un grand plaisir à lire ton texte Patrick.Je lis clairement les paroles d’un résistant.  » Quand Patrick Blanchon parle de catastrophe, il est important de comprendre qu’il parle en même temps de passion  » L’un étant lié à l’autre. Il me semble impossible de voir cela autrement :-))

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