Le désœuvrement

Si l’oisiveté est la mère de tous les vices, le désœuvrement se retrouve en miroir père de toutes les vertus. De là à en inventer un, magistral situé dans les cieux, on peut comprendre le cheminement.

A condition que vices et vertus aient encore un sens désormais. Si, comme dans ce dessin animé de Tex Avery le grand méchant loup ne continue pas à courir après un pivert au dessus d’un précipice tant il est tenu par l’envie de dévoration.

Et quelle différence inventer désormais entre l’oisiveté et le désœuvrement et qui ne mettrait pas en scène la morale à l’aide de ce binôme parental ?

L’oisiveté pointerait l’ennui tandis que le désœuvrement mettrait en exergue une absence, un manque.

L’ennui et le manque démasqués.

L’ennui et le manque révélés, si on les dévêt des panoplies tissées par la tradition, s’il ne sont plus des personnages appartenant à une tradition familiale, des marionnettes manipulées par les archétypes du père ou de la mère, si on cessait un instant de les reléguer sur la touche afin qu’un foyer, un monde puisse filer droit ou tourner rond.

Une sorte d’apocalypse si on veut.

Car selon ma propre expérience l’ennui mène à la grâce et le désœuvrement à l’œuvre.

C’est à dire tout l’inverse de ce que j’aurais appris enfant.

Tout l’inverse de ce que toute ma génération aura du apprendre pour un jour s’en défaire avec plus ou moins de bonheur.

Pas étonnant que l’idée de la fin du monde soit si répandue aujourd’hui.

Et que l’attente d’une apocalypse, d’une révélation qui va de pair en fasse languir beaucoup.

C’est de tout temps ce pourquoi les nonnes et les moines s’enferment. C’est de tout temps ce que pensent devoir traverser comme un désert les artistes dans l’imagination populaire. Et, comme on le dit aussi : il n’y a pas de fumée sans feu !

Ennui et désœuvrement, le vice et la vertu qu’il faudra traverser pour accueillir dans la coupe vide ainsi façonnée : la grâce et l’inspiration.

A la fin on les voit se superposer, ce ne sont que des synonymes, la fameuse corne d’abondance, l’élixir d’immortalité ou de jouvence, toutes les métaphores, les images s’effondrant soudain l’une sur l’autre.

S’effondrant comme une ville soufflée par un deus ex machina, tremblement de terre, explosion nucléaire, déluge océanique balayant les immeubles comme des cartes à jouer.

Et nous verront à notre guise, l’action de la fatalité, du destin, d’une colère divine, ou de l’absurdité du monde, de la vie.

Ce qui dans le fond importe assez peu puisque le résultat sera la même, se retrouver nez à nez avec la ruine, avec la désespérance, avec la colère qui souvent en résulte avant de laisser place au deuil puis à la résignation.

On ne parle que rarement de ce qui se trouve au delà de la résignation. On ne parle pas du vide bizarre que celle ci laisse en l’être face à ses frontières, à la peur et au risque de les enjamber afin d’explorer plus loin.

Sans doute parce qu’on se méfie du vide, parce que cette part de nature qui réside obstinément dans le tréfond de notre humanité refuse toujours ce vide.

La nature a horreur du vide a dit quelqu’un en apercevant le désert qui s’étend au delà de la résignation, puis il est revenu sur ses pas, a relever les manches et s’est mis à tout reconstruire à peu près comme avant.

C’est que ne font pas les ermites, ni les artistes.

C’est dans le désert qu’Isis retrouve chaque morceau d’Osiris démembré, pour qu’il devienne autre chose de différent qu’avant. C’est dans le Désert que Moise est interpellé par un buisson ardent et qu’il ne pourra du coup plus jamais mourir. Car peut on mourir une fois que l’on est monté au ciel comme Isaie ? C’est dans le désert que la mort et l’immortalité perdent aussi leur différence, que la dualité tombe.

Le désert alchimique lieu de la fusion et de toutes les métamorphoses Pour indiquer qu’on peut tirer partie du destin, de la fatalité, et que tout antagoniste est nécessaire dans la grande histoire du monde, de la vie, de nos vies individuelles qui paraissent si dérisoires.

Mais rien n’est dérisoire et rien n’est important vraiment et c’est par cette traversée double et trouble de l’ennui et du désœuvrement que ces deux mots sont décalaminés de leur gangue de poncifs.

Qu’au final ce ne sont plus que des mots dans un livre que l’on regarde presque avec nostalgie en feuilletant les pages.

On pourrait en venir à espérer l’autodafé si cette nostalgie nous emportait. Si on n’y mettait pas un oh là !

Cet élan en arrière quand on touche sa propre âme à présent. Ce cadeau spontané ne serait il pas Grec ?

On se méfie encore par réflexe alors qu’il faut se jeter à corps perdu dans la grace, dans l’inspiration , dans l’oeuvre.

Le désœuvrement ce n’est peut être que cela : de la méfiance.

Cette méfiance qu’une partie de nous utilise pour ne pas disparaitre totalement dans ce qu’elle croit être une fin définitive, irrémédiable.

Elle dirait alors tant que je méfie je suis en vie alors que la grâce et l’inspiration proposent tout le contraire : la mort c’est la vie.

Mais quelqu’un s’obstine encore à poser des si par ci par là….

Si je meurs je renais comme on tente de contrôler le hasard avec une martingale…

C’est parce qu’ils n’ont pas encore oser franchir la frontière de la résignation, ils négocient avec le douanier, ils soupèsent et supputent encore.

Le douanier quant à lui connait bien toutes les ficelles.

Il les regarde et il se tait, ils peuvent bien gesticuler murmurer hurler chanter même s’ils le veulent. Cela ne changera rien.

Et puis un jour cela se termine, la douane s’évapore, le douanier aussi, la résignation, le désert, bref tout ce sur quoi on s’appuie sans relâche pour ne rien changer complètement, pour ne pas s égarer se perdre, disparaitre, tout cela on ne s’en souvient même plus.

Il n’y a plus que le moment présent qui se vit lui-même en tant que grâce ou œuvre.

Mais ce ne sont encore que des mots.

Et ce ne sont pas les mots qui libèrent , « sauvent » de l’ennui et du désœuvrement.

D’ailleurs tant que l’on pense à se libérer à se sauver c’est qu’on pense encore trop être enfermé.

Et oui on a besoin de penser enfermement pour parler de liberté

Comme on besoin d’évoquer le désœuvrement comme pour se préparer à l’œuvre à venir.

Presque rien huile sur toile Patrick Blanchon

2 réflexions sur “Le désœuvrement

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