Le général Laréson ( tentative théâtrale)

Ce rêve bizarre où je me retrouve terrassé au sol, lié de tous cotés par de petits êtres teigneux à la voix criarde, cela faisait belle lurette que je ne l’avais pas retrouvé.

Et puis là, juste après mon second café et ma première cigarette matinale, le revoilà.

Cependant que je peux désormais apercevoir le général en chef de leur armée. Un être grotesque portant un costume totalement ridicule, avec un couvre chef semblable à celui qu’on attribue aux fous : en forme d’entonnoir.

De partout la clameur monte, tous ces morveux plient le genoux avec déférence en exhultant : « hourra v’la Laréson, vive Laréson ».

Je les regarde exactement comme lorsque j’étais enfant, puis je leur souris avec toute la bienveillance dont je suis capable.

Pauvres andouilles je dis alors, vous croyez me tenir mais vous ne m’aurez jamais, d’ailleurs je me réveille quand je veux ! »

et dans mon rêve je respire un grand coup et je me retrouve dans mon petit lit d’enfant, j’entends le silence de la maison, ponctué de temps à autre par la respiration de mon jeune frère, et au delà de la cloison les ronflements de ma mère. Le confort d’une sécurité tout aussi imaginaire que le plus fantasque de tous les rêves.

Il a tiré une des chaises de dessous la table à manger pour s’asseoir à califourchon.

On va causer d’homme à homme me déclare Laréson.

D’homme à homme, il en a de bonnes… faudrait d’abord que tu existes pour de vrai je réplique.

Ouvre les yeux petit bonhomme et vois, tout ce que tu vois c’est moi :le briquet dans ta main, la cafetière électrique, l’ampoule qui éclaire ta cuisine, regarde au dehors la nuit.

Même la cigarette sur laquelle tu tires en ce moment même c’est encore moi ! C’est bel et bien moi qui crée ce monde dans lequel tu vis et que tu ne cesses de critiquer du matin au soir en geignant. Je suis le grand Laréson, et tu ne peux absolument rien contre moi, il n’y a aucune issue que d’obéir à ma loi.

Un peu pris au dépourvu je décidai alors de faire comme d’habitude c’est à dire n’importe quoi.

Je posai soudain ma clope dans un cendrier, puis je me courbais en deux pour poser la paume de mes mains au sol. Soudain doté je ne sais comment d’un je ne sais quoi d’extraordinaire, je fis basculer les reins, puis les jambes jusqu’à atteindre à une verticalité parfaite. Puis la tête à l’envers je me mis à regarder le bonhomme.

il n’était pas aussi laid ni aussi vieux, vu sous cet angle que je l’avais cru quelques instants auparavant. A bien y réfléchir, on aurait même dit un jeune homme qui tente de paraitre plus vieux qu’il n’est. Quelque chose d’exagéré dans le ton, dans la posture comme s’il n’était pas sur tant que ça d’être ce qu’il est.

Laréson c’est quoi ton but ? je lui demande tout de go

Je peux te prendre une clope il me demande en tentant d’éluder la question.

Et là je parviens à faire ce tour de force prodigieux, je lève une main, attrape mon briquet dans la poche et allume sa clope. Je vois bien qu’il est épaté même s’il ne veut rien afficher.

Protéger le monde du mal ! dit il en rejetant la fumée par le nez.

Quel mal ? je demande

La barbarie, la sauvagerie, la violence, regarde il n’y a que ça un peu partout.

Et tu crois que c’est en m’attachant au sol que tu vas éradiquer le mal je réplique.

Tu es trop dangereux, les rêveurs sont toujours extrêmement dangereux ils créent le désordre rétorque t’il

donc il faut inventer un ordre pour lutter contre ce que tu appelles le désordre si je te comprends bien… mais comment peux tu dire que le désordre est un désordre… ? Peut-être y a t’il un ordre qu’on ignore dans ce que nous avons coutume de nommer le désordre. Dans ce cas l’ordre dont tu me parles est un ordre issu de l’ignorance. Et c’est exactement pour cela que je ne m’agenouillerais pas face à toi Laréson parce que toi et tes sbires ne sont que des andouilles qui veulent donner du sens à tout et n’importe quoi, et vous êtes prêts à tout pour cela surtout au pire.

On a déjà connu tellement de ravages avec l’invention des dieux, on remet ça avec la logique, la fameuse raison, celle là même qui était sensée nous libérer des croyances idiotes est devenue l’unique idole … tu vois le paradoxe ?

Il faut bien croire en quelque chose sinon c’est le chaos murmure Larèson dans un souffle.

Donc en fait il faut croire en toi à cause de la fatigue c’est cela ? On serait fatigué d’imaginer, on se réfugierait sous ta coupe ?

Pourquoi imaginer fatigue t’il à ton avis ? c’est parce que généralement ça ne mène rien tu t’en es bien rendu compte depuis le temps ( Laréson se redresse content de lui même )

Mais c’est exactement ce qui m’intéresse dans la vie mon vieux Laréson, c’est comprendre le rien, me rapprocher au plus près de ce rien, m’éloigner de ce « tout » dont on ne cesse de me tarabuster les oreilles depuis toujours.

Tu es comme ces athées qui veulent des preuves, provoquer les dieux pour qu’ils réagissent et te prouvent ainsi leur existence. ( les épaules retombent )

Je crois que les dieux aujourd’hui sont tout aussi perdus que les hommes. Je crois que l’ignorance est bien partagée par les hommes comme par les dieux, je crois qu’il y a autre chose toujours derrière toute croyance, quelque chose qui nous dépasse nous et les prétendus dieux.

Bon ok je vois où tu veux en venir dit Laréson qui se lève pour se dégourdir les jambes. Il fait le tour de la cuisine pour se planter de nouveau face à moi toujours en équilibre précaire sur les mains.

Changement d’axe, il reporte le poids du corps d’une jambe à l’autre.

On vivrait pour rien alors ?

Pour rien de tout ce que l’on croit ou imagine probablement je dis. Comme tout le reste, comme les pierres, comme les plantes, comme les animaux, il n’y a pas de raison que nous humains ayons une sorte de putain de « mission ».

a ce moment là pourquoi le poux n’aurait il pas lui aussi une mission, pourquoi l’ortie en serait t’elle dépourvue ?

Tu n’as pas lu Moscovici Nature contre culture ? ( Laréson fait son malin et tente de m’amadouer par les références je pouffe)

Je l’ai lu oui mais tout cela n’a plus beaucoup de sens désormais. C’était une sorte de divertissement ces lectures j’avoue.

Tu es devenu vieux (il tente de me vexer je le vois bien )

Ce n’est pas une tare de vieillir, je n’ai pas peur du tout de l’âge, ni de la fin comme toi Laréson, c’est ton fond de commerce pas le mien.

Mais tu te dénigres essaie t’il à nouveau, tu ne t’accordes vraiment pas beaucoup d’importance.

J’ai passé des années à perdre ma propre idée d’importance, tu ne peux pas imaginer à quel point je me sens léger désormais, aussi léger que ces feuilles qui se détachent des arbres pour rejoindre l’humus au sol et s’y baigner jusqu’à disparaitre totalement.

Je vois, reprend Laréson, comme tu n’as jamais rien réussi de ta vie, tu imagines que la réussite est inutile, et tu t’es réfugié dans cet espèce de culte de l’échec.

Tu as un métro de retard mais ce n’est pas totalement bête ce que tu dis j’ai traversé effectivement tout cela, les rêves de gloire, et l’amertume, j’ai traversé mes propres stupidités qui provenaient de l’air du temps et dont tu n’es pas dénué de responsabilité pour tout dire.

Mais aujourd’hui cela ne me regarde plus, la réussite, l’échec, je ne leur accorde plus d’importance depuis que je ne m’accorde plus d’importance.

Pense tu être devenu si sage que tu puisses ainsi te moquer de Laréson dit il en fronçant les sourcils.

Je ne réponds pas. Je me remets à la normale pour le regarder bien en face cette fois

Et si on se refaisait un café ?

On rigole, on se tape sur le dos Laréson et moi désormais.

Je ne voterai pas pour toi je te préviens, je dis mais on peut rester copain si tu veux, ça ne me fait rien.

Gulliver chez les Lilliputiens.

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