Compulsion

Le moteur est un moteur à combustion tout à fait normal et la voiture, bien qu’ancienne continue à rouler cahin-caha par tous les temps.

Il n’y a Dieu merci, pas trop d’électronique, et les vitres se baissent et se relèvent manuellement. Mais j’en fais des kilomètres, je ne lésine pas sur les distances.

Alors si un jour, il y a de cela très longtemps j’ai éprouvé un peu d’angoisse à conduire cette machine, c’était du à mon manque d’expérience uniquement !

Je venais tout juste de dégotter mon permis dans une obscure caserne et je venais de le faire valider en préfecture.

Alors pas étonnant que la première fois que j’ai emprunté le périphérique je crois que j’ai du faire un bon litre d’huile avec le grain de chènevis que je m’étais placé mentalement entre les fesses.

Mais l’habitude, la régularité, le fait d’avoir à gagner sa vie, peu à peu ont transformé cette angoisse en indifférence.

Aujourd’hui je peux tout à fait me rendre d’un point à un autre en faisant tout un tas de choses comme allumer une clope, écouter la radio, me gratter le nez et rêvasser.

Parfois j’ai l’impression que je ne sais même pas comment j’ai effectué le trajet. J’arrive soudain à ma destination un peu éberlué, ça me dure 10 secondes le temps de reprendre le cours de mes activités.

Donc non plus d’angoisse vraiment à utiliser la voiture pas plus qu’à peindre, pas plus qu’à écrire chaque jour mes billevesées.

Autant dire que je ne me reconnais pas du tout dans ce personnage baroque, compulsif que l’on m’attribue parfois.

Si j’enchaine les trajets comme j’enchaine les tableaux et les textes, c’est parce que je suis mon propre rythme et voilà tout. Je suis encore doté d’une formidable énergie à plus de 60 ans passés et j’en profite.

J’en profite mille fois mieux qu’à 20 ans, qu’à 30 ou même à 50… Périodes où je m’entravais tout seul avec tout un tas de questions, avec un fatras d’élucubrations sur la vie, les femmes, le boulot, et les calculs compliqués pour décrocher le gros lot au tiercé ou au loto.

Non désormais, rien de tout ça ne me préoccupe outre mesure, à part lorsque je me rends au café du coin, pour participer de temps à autre à une conversation. Mais ce n’est pas la même chose le café du coin et ce qui se passe dans ma tête lorsque je conduis, lorsque j’enseigne, lorsque je peins.

Si vous voulez le fond de ma pensée, je ne pense plus vraiment à rien, je ne prépare plus rien, j’arrive et je fais avec ce que me propose l’instant et c’est à peu près tout. J’improvise perpétuellement.

J’en ai résolument fini avec la compulsion de la même façon qu’avec le syndrome de l’imposteur.

Je ne cherche pas à m’adapter au désir des gens, ni même aux miens, je colle à l’instant et ça va très bien comme ça. Et voyez vous ce qui est très étrange c’est qu’en collant à cet instant le plus étroitement que je suis en mesure de coller, d’adhérer, je finis par disparaitre dans celui-ci, ce qui signifie en gros que je crève et renais à chaque instant. Autant dire que toute idée farfelue sur ma propre importance apparait dérisoire.

Qu’espérer de mieux que d’être aussi mortel durant toute une éternité ? Et bien je ne vous le demande pas ça ne servirait pas à grand chose. Vous chercheriez des réponses pour éluder la question.

Mais non pas d’angoisse, pas de compulsion, j’en ai bien peur hélas.

autoportrait Patrick Blanchon 2021

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